Archives de catégorie : Sur l’écriture

Être sur et être sous

Bon. Je ne sais pas si vous avez remarqué.

C’est devenu une mode, ces vingt dernières années, d’être « sur » Paris, « sur » Lyon, « sur » Brive-la-Gaillarde. Je me dis que les gens aiment s’asseoir sur la ville qu’ils veulent, appuyer bien fort les pieds et les fesses, se coucher dessus même, pour peser plus lourd. Bref, j’y vois là des pulsions de domination, voire même de…colonisation ?

A l’inverse, je crois que ça a toujours été une mode, d’être « sous » médicament. Être « sous » pilule, être « sous » biothérapie, être « sous » Doliprane.

« Je sors du MG (= médecin généraliste), il m’a mise sous Ibuprofene ».

Pourquoi ce « sous »?

Est-ce qu’on subit le médecin, le médicament, le choix thérapeutique, la maladie ?
Est-ce qu’on est « sous » tout ça ?
Je ne le crois pas. On ne devrait pas.

Mais je suis tellement saoul que c’est à n’en être plus sûr.
Pansons nos maux, et pensons nos mots.

PS : Vous remarquerez que, pour les besoins de cette réflexion, je suis devenue un homme. Je suis passée « sur » l’homme, pas « sous » l’homme.

PPS : une réflexion sur la percée du « sur » dans la langue française : ici.

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Le blog est Prescrit

Bon, ça y est, aujourd’hui, le blog est Prescrit. Un article a été repris dans la Grande Revue Prescrire des Docteurs.

C’est marrant tout ça. J’ai commencé l’affaire (=le blog) avec un petit goût amer. Je voulais rire néanmoins. Il paraît que l’humour surtout le noir, ça sauve du désespoir.

Je me sens souvent vivre comme dans la cage du Dernier jour d’un condamné de Victor Hugo ou pire, celle du Mur de Jean-Paul Sartre. Tu souffres. Personne ne t’écoute. Attends ton heure, ne t’inquiète pas.

Ne t’inquiète pas. Combien de fois on m’a dit ça. Vous avez remarqué à quel point c’est inefficace de dire à quelqu’un d’inquiet de ne pas s’inquiéter, à quelqu’un en colère de ne pas être en colère, à quelqu’un de triste de ne pas être triste ?

Alors, j’ai voulu prescrire, le rire.

Moi la patiente sans ordonnancier. Et ça a marché. Un petit gars sympa de la grande revue Prescrire m’a contactée. Il m’a dit qu’il avait bien aimé « Le rendu du compte rendu », et qu’il le voulait, pour sa revue. Bon sang, le blog allait être prescrit. Le petit gars m’a précisé son gros chiffre : 27 000 abonnés allaient en profiter.

C’est drôle, justement, parce que environ personne n’avait spécialement aimé cet article. Comme j’ai beaucoup de lecteurs malades, je me suis donc dit que ce qu’aimaient les malades, ce n’était pas ce qu’aimaient les Docteurs, et inversement. Je me suis dit que c’était dommage.

Je me suis dit que le rêve un jour, ce serait que soignés ET soignants regardent enfin dans la même direction.
Celle de mon blog, évidemment.

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Y a des pubs sur le blog

Bon. Je suis désolée. Je confesse. La société de consommation, Frédéric Beigbeder, 99 francs, l’argent qui coule à flots dans les coupes de champagnes des publicitaires, tout ça, j’aime pas. Les grosses pubs intempestives sur les sites internet pour la nouvelle Volkswagen, pour les écoles de naturopathie, pour le lubrifiant naturel, tout ça, j’aime pas. Le lubrifiant naturel, c’est si on a cherché « lubrifiant naturel » auparavant sur Google hein, y a pas de fumée sans feu !

J’ai mis des pubs sur le blog.

Pour voir si ça pouvait me rapporter un peu d’argent. A la base, je tenais fort à cette image noble et saine de blog sans pub. Je ne voulais pas qu’on croie que j’écrivais par intérêt. Genre que j’avais inventé la maladie pour le fric. Ah zut non, ça c’est déjà l’idée de l’industrie pharmaceutique ! (clin d’œil d’amour aux nombreux lecteurs pharmaciens) Ma démarche de juste raconter, sans prendre le parti ni du lubrifiant ni de la naturopathie, est profondément sincère.

Je ne parlerai pas beaucoup ici du travail. Mais sachez simplement que travail et handicap, c’est la merde. Je suis grossière parce qu’il n’y a pas d’autres mots que des gros mots pour décrire la dysbiose entre travail et handicap.

Figurez-vous que je découvre en même temps que je vous écris que « dysbiose » signifie « déséquilibre du microbiote intestinal ». C’est incroyable parce que ça faisait très longtemps que je voulais commenter avec vous tout ce délire récent sur le microbiote intestinal, et je ne savais pas comment aborder la chose ! Moi, là pour ce billet, je voulais juste l’opposé de « symbiose » et je pensais que c’était « dysbiose », logique ! Ben non, il faut que les médecins détournent la langue française à leur avantage pour ne donner aux mots qu’un sens médical ! Ah ah ! Comme j’aime les médecins !

Donc petit pitch sur le « microbiote » : avant, dans les grandes conf’ entre médecins, entre pharmaciens, dans les revues scientifiques, dans les pubs, partout, on disait « flore intestinale ». On ne sait pas trop pourquoi, maintenant, le mot à la mode, c’est devenu «microbiote ».
Tant mieux pour toutes les filles qui s’appellent Flore.
Est-ce que « micro » ça donne une dimension mystérieuse genre « on ne voit pas ce qui est de taille micro » ?
Est-ce que « biote » ça ressemble à « bite » ?
Est-ce que « microbiote » possède trois syllabes voire même quatre si on pousse la versification jusqu’à la diérèse alors que « flore » n’en a qu’une, et tout le monde sait bien que les mots avec beaucoup de syllabes, ça fait savant ?
Bref. S’il vous plait les gastroentérologues, expliquez-nous ça.

Donc on disait, la dysbiose entre travail et handicap, c’est la merde. Les trucs censés vous protéger genre la RQTH, c’est la merde. Les institutions censées vous filer une petite pension pour survivre parce que c’est ça la justice dans une nation où un des fondements, c’est la solidarité, c’est la merde. Les institutions ne connaissent pas vos maladies rares. Donc vous n’êtes pas malades. Et vous êtes laissés sur le carreau.

Il y a des gens qui font des cagnottes type Leetchi « sur leur tête ». J’admire leur démarche. Ils décrivent leur galère de maladie, le prix de leurs soins non remboursés, ils mettent des photos d’eux dans des états piteux, ils disent qu’ils n’en peuvent plus, et ils obtiennent un petit pactole. Je les admire parce que c’est dur de faire cela. Parce que la société pressionne pour le travail pour tous. Y compris pour les malades. D’autant plus pour ceux dont on ne voit pas la maladie. Les invisibles. C’est bien ce mot. J’ai souvent l’impression d’être mon propre fantôme. Il y a le moi extérieur, jeune et beau, et il y a le moi intérieur, usé et moche.

Combien de fois on m’a dit : « Alors tu as trouvé un travail ? » ou « Bravo tu as un travail ! » ou encore « Mais c’est super que tu aies trouvé aussi vite ! ». Combien de fois ça m’a fait mal. Quoi en fait ? On ne se définit que par son travail ? On est quelqu’un que si on a un travail ? On ne se demande pas si ce que j’ai trouvé va me tuer ?

J’en suis venue à poser ces questions à la psychiatre du centre anti-douleur (celle dont on avait parlé là). Je lui ai demandé si, parce que je n’arrivais pas à travailler, j’étais une incapable. Elle m’a dit non. Elle m’a dit que j’avais des ressources. Que le blog c’était bien. Que je ferais peut-être d’autres choses plus tard. Qu’il me fallait des conditions adaptées à mes contraintes que je n’ai pas choisies. Je ne sais pas si toutes ces belles réponses c’était une technique de psychiatre pour me donner confiance. Puis elle m’a dit : « Ce serait bien que ce blog vous rapporte un peu d’argent, si vous y passez tant de temps ».

J’avais donc l’aval du médecin, pour mettre des pubs sur le blog. C’était prescrit.
Mon crime était prescrit.

Alors voilà, j’ai mis des pubs sur le blog.
Pour l’instant, j’ai gagné 0,75 euros hier, uniquement parce qu’il y a eu des clics sur le lubrifiant.
J’espère surtout ne rien perdre. Je parle de vous, lecteurs.

PS : pour voir comment ça fonctionne la pub sur ce blog : Google Adsense
PPS : du coup, pourquoi pas un petit clic sur une publicité après la lecture d’un billet que vous avez aimé ? Merciiiiiii 🙂

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J’arrive plus à écrire

Bon. Le dernier billet c’était le 9 janvier, et le dernier vraiment drôle c’était le 3 janvier. On est le 21 janvier, j’arrive plus à écrire. J’arrive plus à mettre mon petit grain de sel drôle dans les choses que j’ai envie de dire. Je n’ai plus le temps de lire.

Je me doutais bien que ça viendrait à un moment. Au début du blog, je me demandais quel médicament était donc bien responsable d’une telle logorrhée bien documentée, et drôle. Je voulais que ça reste drôle, au fond. C’est la psychologue, celle des Bonnnn de ce blog, qui m’avait dit que oui, j’étais drôle. Alors je veux rester drôle.

Maintenant je n’ai plus de diarrhée verbale. Je me demande quel médicament est donc bien responsable de cette annihilation subite. Je ne peux pas demander au Docteur de me re-prescrire le traitement qui me faisait bloguer. Ils ne savent pas que je blogue. Je suis allée en librairie pour stimuler mes papilles. J’ai bien aimé « Avoir une belle plume » de Pierre-Valentin Berthier et Jean-Pierre Colignon. J’ai bien aimé « Je parle parisien » de Jean-Laurent Cassely et de Camille Saféris. J’ai pensé à faire un truc du genre « Je parle le médecin ».

Ma quatrième de couverture aurait pu être : « J’ai fait plein d’hospit à l’AP. Pour mon TV j’ai été en ortho. Ils ont noté ODM à contrôler sur le CR. Pour un clostri j’ai été en gastro en iso contact où le FFI m’avait fait un TR direct. L’anest’ du CAD passait régulièrement .Je chopais tous les DECT pour faciliter la com. Ils font toujours des RCP sur moi.  » Je ne traduis pas exprès. Ça fait plus mystérieux. Et puis c’est pour mon futur livre.

Donc on disait que je n’ai plus de diarrhée verbale. Par contre je suis bien occupée avec d’autres diarrhées de symptômes de maladie. C’est peut-être ça le problème. Il y a un temps pour la maladie, il y a un temps pour l’écriture. Un célèbre proverbe portugais dit : « Primeiro a obrigação , depois a devoção » = « D’abord les obligations, ensuite les dévotions ». C’est tout à fait ça. La maladie mon obligation, le blog ma dévotion.

Je vous promet que je continue à aller chez le Docteur, à aller à l’hôpital, à aller chez le kiné, à aller chez le radiologue, à aller au labo d’analyses médicales, à aller à la pharmacie, à prendre des notes sur des thèmes sur lesquels je veux vous écrire.

Et quand je serai un esprit libre comme Nietzsche, alors j’écrirai à nouveau.

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De belles veines

Bon. Je n’ai pas trop de veine. Objectivement, si vous avez un peu parcouru le blog.

Par contre, j’ai de belles veines. Où que j’aille, au labo d’analyses, aux urgences, en hospitalisation classique, on me dit toujours en brandissant la grosse aiguille : « Oh oh, comme vous avez de belles veines ».

Je suis toujours gênée par cette situation. Je réponds toujours : « Oui, on me l’a déjà dit ». Je ne sais pas s’il faudrait répondre par merci plutôt. Pour ne pas paraître ingrate face au compliment.

En lisant çà et là des expériences de patients, j’ai su que c’était l’horreur de ne pas avoir de belles veines. Ça expose à des piqures désagréables farfouillant trifouillant à la recherche de la veine, qui donc elle, n’est pas belle. Pas de veine.

Je ne sais pas pourquoi j’ai écrit ce billet inutile sur les belles veines. Peut-être parce que je voulais écrire un truc mais je ne savais pas trop quoi dire. Je suis vénale, je veux du nombre sur le blog. Et je suis veinarde, bien sûr.

Et vous, avez-vous de belles veines ?

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Mon cœur ouvert par l’hôpital

Bon. J’ai dévoré Martin Hirsch. La tête de l’Assistance Publique. C’était un bon repas d’hôpital. En fait c’est son dernier livre que j’ai lu. Mais j’aime bien cette idée de manger le Directeur Général de l’Hôpital. Et quel Hôpital ! L’Assistance Publique, le plus gros employeur d’Ile-de-France, le plus gros hôpital d’Europe ! J’ai bien mangé. Bon, c’est juste une idée hein, j’aime pas trop la viande en fait.

Alors, de mon côté, en bon produit des deux grands services de notre pays qui méritent bien une majuscule d’après Martin (on va l’appeler Martin, ça fait moins peur que Directeur), m’étant assise sur les bancs de l’École et dormant de temps en temps dans les lits de l’Hôpital, je vous fais ma petite fiche de lecture…non conventionnelle néanmoins. J’aurais eu une mauvaise note en hypokhâgne !

C’est le premier de ses livres que j’ai lu. Je ne sais pas pourquoi, je n’aime pas trop lire les vivants d’habitude. Comme on disait entre collègues quand j’étais vendeuse à la librairie parisienne Gibert Jeune, avec des airs snobs de libraires toujours nostalgiques : « La littérature actuelle, c’est plus ce que c’était ». Du coup, je lis plutôt les morts. En fait je crois que j’aime les morts. Ils ont l’expérience de la vie, et de la mort d’une certaine façon. Je les lis pour les consoler de leur mort aussi, et pour les remercier pour leur vie. Et enfin j’ai l’impression de leur parler ; et ça, c’est carrément transcendant. Parler avec un vivant, même si c’est une star ou un Directeur Général, c’est quand même beaucoup plus normal que de parler avec un mort. Donc moins excitant. Bon, est-ce que je ressemble à un anapath’ (=anatomopathologiste) bizarre là à aimer autant les morts ?! Probablement.

La couverture du livre me gêne un peu. Il y a le titre : « L’hôpital à cœur ouvert ». Et puis en dessous y a la photo du Directeur. Je me sens observée par cette photo. Ces dernières semaines, j’ai posé le livre sur la table de nuit près de de mon lit, à côté des benzodiazépines. J’étais mal à l’aise. J’avais l’impression que le Directeur était passé me délivrer mon traitement du soir, comme en hospit’. Ou qu’il me faisait le regard noir du Docteur qui me dit que je consomme les benzos comme des bonbons. Bref, du coup, pour être plus à l’aise avec cette photo qui m’observait, j’ai souvent retourné le livre, pardon.

J’ai bien aimé ce livre. Il n’y a pas trop de mots croquignolesques qui vous poussent à ouvrir le Larousse. Il y en a la bonne posologie. La bonne dose de « boutades » et la bonne dose de sérieux. Je l’ai lu comme une enfant de l’Assistance Publique. Sans a priori, sans a posteriori. Sans colère. Et j’ai ressenti un truc bizarre, un peu comme mon problème avec la photo de couverture. Le genre de trucs qui se passent dans la nouvelle fantastique La Cafetière de Théophile Gautier :

A chaque fois que j’ouvrais le livre, j’étais téléportée en hospitalisation. J’étais dans une chambre seule aux maladies inf’. Au milieu du classique défilé, infirmier, aide-soignant, interne, psychologue, diét’, externe, sénior, le Directeur était venu toquer à la porte de ma chambre. Je le voyais là s’assoir à côté de moi et me raconter, simplement, son livre. Et moi écouter.

Il essayait de me faire rire parfois, en me disant que le cœur de son métier c’était de faire en sorte que les ascenseurs ne soient pas en panne, avec ses anecdotes sur Bernard et Lionel (Kouchner et Jospin) ; Lionel qui était très attaché à son alcool, Bernard qui essayait de calmer la conso d’alcool des français, à l’époque où il était secrétaire d’état à la santé.

Je suis étonnée de tous les trucs qu’il me raconte et que j’ai aussi balancés sur le blog ; il y a beaucoup de points communs. Ça s’appelle dans le jargon, l’intertextualité ; celle de Roland Barthes étant moins prohibitive que celle de Julia Kristeva ; regardez : il appelle l’assistance publique comme j’appelle la maladie. Un mastodonte, un gros morceau, un paquebot, un monstre. Bingo Le monstre. Il me raconte que des gens lèchent les bottes du Directeur pour se faire soigner comme dans Les statues de l’AP-HP. Je retrouve Le bon secrétaire quand il raconte la bonne secrétaire du directeur général. Le prince aux petits pois dans le chapitre très intéressant sur l’hôtel et l’hôpital. Le mauvais ménage de La douche chaude quand il dit que l’argent et la santé font mauvais ménage. Bon ok là c’est moi qui extrapole, c’est plutôt lié à mon Docteur K, dans Le maître de mon corps. Enfin il dit tellement souvent « infirmières » pour « infirmiers et infirmières », peut-être un pied de nez au débat sur l’écriture inclusive, que du coup j’ai fini par y voir mon infirmière au bord de la crise de nerfs.

Donc bref, je me dis que Martin est plutôt lucide sur la vraie vie à l’hôpital. Je ne pensais pas qu’il serait aussi bavard. Il me raconte ce qu’il essaye de faire pour que des choses soient mieux, il me raconte quand ça marche un peu, il me raconte quand il s’en prend plein les dents. Il me parle de la reconnaissance en me disant que le premier qui en a parlé c’est Hegel. J’aime bien avoir des nouvelles de Hegel, il est mort. Il ne me parle pas d’esthétique. Dommage, pourtant à l’hôpital, il y en a. Bref, je le trouve sympa. Je me rends compte que je n’ai pas envie d’être à sa place. C’est trop énorme comme boulot. Lui il a fantasmé son poste, moi aussi j’avoue, ça m’a parfois traversé l’esprit. A chaque fois que je voyais un problème je me disais « bon sang si j’étais la directrice… » On se dit souvent que c’est « de là haut » qu’on peut éventuellement améliorer des choses, alors on a envie d’y aller.

Et puis j’ai eu un big reflux dans ma perf’ ; classique problème de patient. Je ne fantasmais plus son poste du tout, je m’inquiétais pour qu’on garde ma perf’, et qu’on ne repique pas ailleurs. Il fallait qu’on reste chacun à notre place : moi en blouse dans le lit, lui en costard sur la chaise. Je n’écoutais plus trop ce qu’il me disait. Je me souvenais avoir déjà croisé Bernard au Lux‘ en train de faire son jog’. À l’époque où j’allais bien et où moi aussi comme Bernie je faisais des jog’. Avant que le couperet hasardeux de Darwin ne décide que c’était fini pour moi, et avant que le système de santé français ne décide qu’on allait s’acharner sur moi pour me garder encore un peu. Martin continue de me parler des méga problèmes de santé publique, et moi je regarde ma chambre seule, mon lit, ma perf’ et son reflux, et je pense à tout ce fric dépensé pour moi, pour maintenir 1 parmi 67 millions. Pour que j’écoute Martin entre autres. Du coup je me concentre. Y a plein de gens qui payent ma vie. Je leur dois quelque chose. Les écouter c’est sûrement déjà bien.

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Pourquoi les « Mémoires » ?

Bon. Un jour un lecteur m’a demandé pourquoi le sous-titre du site « Mémoires d’une jeune patiente rangée ». J’ai lu Simone de Beauvoir, ses Mémoires d’une jeune fille rangée, et je me suis un peu ennuyée. Peut-être qu’elle était trop rangée. Mais j’aurais voulu coucher avec Sartre – tellement j’admire ce qu’il a écrit – donc être Simone, voilà.

En fait mon sous-titre ça aurait plutôt dû être « Les Confessions » à la Rousseau, tellement je confesse des sales choses. Pas aussi sales que Rousseau heureusement. D’ailleurs c’est pas ennuyeux du tout Rousseau, allez-y si vous êtes encore jamais allés voir.

Pour en revenir à Simone, quand même, je pense que je suis « rangée ». C’est dur le passage : pas malade -> malade. Il faut beaucoup de temps. Gérer beaucoup de colère. Savoir où la ranger. Pour peut-être après, se ranger. Mon ancien pneumologue (je vous donne son vrai nom parce que c’est drôle et qu’il ne m’en voudrait pas je crois et qu’il s’en fiche parce qu’il profite de sa retraire maintenant sur son voilier à faire le tour du monde : « Lacronique ») m’a dit une fois en consult’ : « Un jour vous irez mieux quand vous aurez trouvé la sérénité« . Je lui avais demandé ce que c’était, la sérénité. Il m’avait dit qu’il ne savait pas. Pourtant il avait de la bouteille. Donc j’ai gardé cette petite phrase en tête. Et une autre fois, plus tard, il m’a écrit, et il a fait sonner la trilogie : « patience, compliance, résilience« . Cherchez « résilience » sur Google et lisez plein de trucs. C’est un concept aussi complexe que la cristallisation de Stendhal je crois, c’est un truc que vous comprenez mieux tout au long de votre vie. C’est probablement comme ça qu’on atteint la sérénité : par la résilience. Et donc pour ça, commencer par un peu de rangement doit être pas mal.

Je suis bien Simone.

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Les « bon » de ce blog

Bon. Vous avez peut-être remarqué que je commence toujours un article par « bon ». Mieux vaut bon que mauvais. En outre, un copain m’a fait remarquer que ça lui rappelait le « Bref » de Kyan Khojandi. Peut-être que je suis un peu sous influence sans m’en rendre compte parce que c’est vrai que, comme plein de monde, j’avais adoré la série « Bref ». Et comme plein de monde j’avais adoré Kyan Khojandi. J’étais même allée voir son spectacle à l’Européen à Paris. C’était sublime de maîtrise et de talent. Et cerise sur le gâteau, il y a parlé de maladie. Il en a parlé super bien. Je sais pas si c’est possible de revoir ce spectacle, en tout cas, chers lecteurs, ça vaut le coup.
Donc à la base je ne cherche pas à copier « Bref ». En fait c’est comme ça que commencent toutes mes consultations chez la psychologue. Celle du billet « Le monde à l’envers« . J’arrive, je m’assois devant elle, il n’y a pas de bureau qui nous sépare, un peu comme moi et vous quand j’arrive face à l’écran de l’ordi. La psychologue ne me demande pas « Alors comment ça va ?« . Et puis on sait tous environ que chez le psychologue c’est à nous de parler et pas au psy. Du coup je suis toujours un peu gênée de débarquer chez la psychologue, et « bon » c’est le petit mot que j’ai trouvé pour me mettre à l’aise. Ce qui est drôle c’est qu’elle le répète après moi, en insistant un peu sur la fin : « bonnn ». Là je suis coincée et je suis obligée de parler. Je sais pas ce que ça ferait si je répétais ce « bon » une deuxième fois. Je ne sais pas si elle referait « bonnn ». Ça pourrait peut-être durer longtemps comme ça.
Voilà, vous savez tout. En écrivant ça je réalise que vous êtes donc tous, lecteurs, des psychologues. Je trouve ça intéressant parce que je n’y avais jamais pensé. Alors, bon, merci !
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Le titre de ce blog

Bon. Article un peu particulier. En fait je voulais préciser pourquoi j’avais choisi le titre « Alors comment ça va ? ». D’abord, il faut rendre hommage au médecin Baptiste Beaulieu (qui est toujours vivant hein), qui en plus d’être un pur beau gosse (c’est très gênant les médecins beaux gosses, on n’a pas du tout envie d’être malade devant eux), semble être un Médecin avec un grand M, et trouve encore le temps de nous faire partager son quotidien sur son blog à succès maintenant : www.alorsvoila.com. Oui alors voilà je suis fan. Du coup je voulais un nom un peu en miroir, pour, comme lui, vous raconter des petites histoires, mais de l’autre point de vue, celui du patient.

C’est marrant parce que justement en ce moment, alors que je lance mon blog, il a des petits tracas et il les raconte, je me suis dit que c’était un coup du hasard et qu’il fallait vraiment s’y mettre, avant qu’il devienne le patient drôle que je rêve d’être. D’ailleurs vous remarquerez qu’il parle de « soignants/soignés ». J’ai un doute sur « soigné ». Ça m’évoque la guérison, et souvent un malade, ça ne guérit pas. Bon mais à nouveau l’effet miroir rend pas mal, stylistiquement parlant.

Sinon, est-ce que vous avez déjà fait attention à ce que vous dit un médecin juste après le moment où vous vous retrouvez assis, face à lui, dans l’antre de son cabinet ? En général par politesse c’est lui qui commence à parler, puisqu’il est chez lui. Pas facile pour lui en fait. « Bonjour » ce serait bizarre. « Alors c’est quoi le problème ? » un brin agressif. « Alors ça va ? » pas adapté, forcément si on vient c’est que ça va pas. Je me souviens d’un, on s’asseyait tous les deux, lui sur sa grande chaise confortable « de médecin » comme on dit souvent, moi sur la chaise normale. Il posait ses mains sur son clavier délicatement comme un pianiste. Et là, regard franc, noir, pénétrant, visage lisse de toute expression, silence total, prolongé, puis bim, mouvement de tête sec de haut en bas. Les premières fois j’ai pas compris. Du coup quand je ne répondais rien il recommençait le mouvement. En fait c’était pour que je parle.

Donc au fil du temps j’ai remarqué que ma phrase de début de consultation préférée, et qui était surement plus pratique pour tout le monde, c’était « Alors comment ça va ? ». Et moi en général je commence par répondre : « Bon ».

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Un médecin malade ?

 

Bon. Pour le premier article de ce blog, j’ai de la matière.

J’ai eu aujourd’hui une de mes plus belles consultations avec un médecin. Belle au sens de la vraie « beauté », gratuite généreuse universelle unanime évidente. On a commencé de manière classique « Alors comment ça va ? » on a discuté des traitements, prévu quelques modifications. Et là elle -la médecin- me demande : « Vous faites quoi dans la vie Manon ? » Moi : « Je suis chercheur, au CNRS, en chimie, mais encore en CDD, parce qu’au début on fonctionne beaucoup en CDD, et là actuellement je suis au chômage, entre deux contrats ». Elle : « Vous aimez ce que vous faites ? ». Moi : silence interloqué. Avant j’aimais, maintenant je ne sais plus, la pression de chercher pour trouver, la précarité des CDD, la lenteur des applications à nos recherches, les querelles d’égos entre chercheurs…je ne sais plus si j’aime. Voilà ce qu’il y a eu derrière mon silence. Elle : « De toute évidence vous devriez être médecin. » Et bim.

Elle a tapé dans le mille. En plein dans ce désir qui me tiraille depuis quelques années maintenant, depuis que je suis malade, depuis que je vois comme ça peut être beau d’être médecin, depuis que je vois comme un corps humain c’est un bordel immense à gérer, surtout quand ça déconne, mais à quels beaux défis le médecin est confronté, et quelle gloire quand quelque chose marche et que la vie du patient est améliorée ou qu’il est guéri ! Voilà, je suis une patiente, avec une maladie chronique qui ne guérira jamais, et j’ai envie de vous écrire avec cette matière. Avant je disais que je n’aimais pas les médecins ni la maladie. Maintenant la maladie par sa perfidie me fascine, le médecin par son courage me rend envieuse. Et je veux vous raconter !

PS : Sur la photo, un copain que j’ai connu en hypokhâgne (donc oui oui en lettres) et qui a fait la passerelle après être entré à l’ENS Ulm pour devenir médecin. Il est maintenant interne en psychiatrie. Il sera un beau médecin ! Je lui ai coupé la tête pour faire plus poétique.

PPS : Pour des lectures sur le médecin malade, un rapport de l’Ordre de Médecins (2008) et la thèse de Sandra Bonneaudeau : Le médecin/malade : un patient comme les autres ? (2011)

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