Mon cœur ouvert par l’hôpital

Bon. J’ai dévoré Martin Hirsch. La tête de l’Assistance Publique. C’était un bon repas d’hôpital. En fait c’est son dernier livre que j’ai lu. Mais j’aime bien cette idée de manger le Directeur Général de l’Hôpital. Et quel Hôpital ! L’Assistance Publique, le plus gros employeur d’Ile-de-France, le plus gros hôpital d’Europe ! J’ai bien mangé. Bon, c’est juste une idée hein, j’aime pas trop la viande en fait.

Alors, de mon côté, en bon produit des deux grands services de notre pays qui méritent bien une majuscule d’après Martin (on va l’appeler Martin, ça fait moins peur que Directeur), m’étant assise sur les bancs de l’École et dormant de temps en temps dans les lits de l’Hôpital, je vous fais ma petite fiche de lecture…non conventionnelle néanmoins. J’aurais eu une mauvaise note en hypokhâgne !

C’est le premier de ses livres que j’ai lu. Je ne sais pas pourquoi, je n’aime pas trop lire les vivants d’habitude. Comme on disait entre collègues quand j’étais vendeuse à la librairie parisienne Gibert Jeune, avec des airs snobs de libraires toujours nostalgiques : « La littérature actuelle, c’est plus ce que c’était ». Du coup, je lis plutôt les morts. En fait je crois que j’aime les morts. Ils ont l’expérience de la vie, et de la mort d’une certaine façon. Je les lis pour les consoler de leur mort aussi, et pour les remercier pour leur vie. Et enfin j’ai l’impression de leur parler ; et ça, c’est carrément transcendant. Parler avec un vivant, même si c’est une star ou un Directeur Général, c’est quand même beaucoup plus normal que de parler avec un mort. Donc moins excitant. Bon, est-ce que je ressemble à un anapath’ (=anatomopathologiste) bizarre là à aimer autant les morts ?! Probablement.

La couverture du livre me gêne un peu. Il y a le titre : « L’hôpital à cœur ouvert ». Et puis en dessous y a la photo du Directeur. Je me sens observée par cette photo. Ces dernières semaines, j’ai posé le livre sur la table de nuit près de de mon lit, à côté des benzodiazépines. J’étais mal à l’aise. J’avais l’impression que le Directeur était passé me délivrer mon traitement du soir, comme en hospit’. Ou qu’il me faisait le regard noir du Docteur qui me dit que je consomme les benzos comme des bonbons. Bref, du coup, pour être plus à l’aise avec cette photo qui m’observait, j’ai souvent retourné le livre, pardon.

J’ai bien aimé ce livre. Il n’y a pas trop de mots croquignolesques qui vous poussent à ouvrir le Larousse. Il y en a la bonne posologie. La bonne dose de « boutades » et la bonne dose de sérieux. Je l’ai lu comme une enfant de l’Assistance Publique. Sans a priori, sans a posteriori. Sans colère. Et j’ai ressenti un truc bizarre, un peu comme mon problème avec la photo de couverture. Le genre de trucs qui se passent dans la nouvelle fantastique La Cafetière de Théophile Gautier :

A chaque fois que j’ouvrais le livre, j’étais téléportée en hospitalisation. J’étais dans une chambre seule aux maladies inf’. Au milieu du classique défilé, infirmier, aide-soignant, interne, psychologue, diét’, externe, sénior, le Directeur était venu toquer à la porte de ma chambre. Je le voyais là s’assoir à côté de moi et me raconter, simplement, son livre. Et moi écouter.

Il essayait de me faire rire parfois, en me disant que le cœur de son métier c’était de faire en sorte que les ascenseurs ne soient pas en panne, avec ses anecdotes sur Bernard et Lionel (Kouchner et Jospin) ; Lionel qui était très attaché à son alcool, Bernard qui essayait de calmer la conso d’alcool des français, à l’époque où il était secrétaire d’état à la santé.

Je suis étonnée de tous les trucs qu’il me raconte et que j’ai aussi balancés sur le blog ; il y a beaucoup de points communs. Ça s’appelle dans le jargon, l’intertextualité ; celle de Roland Barthes étant moins prohibitive que celle de Julia Kristeva ; regardez : il appelle l’assistance publique comme j’appelle la maladie. Un mastodonte, un gros morceau, un paquebot, un monstre. Bingo Le monstre. Il me raconte que des gens lèchent les bottes du Directeur pour se faire soigner comme dans Les statues de l’AP-HP. Je retrouve Le bon secrétaire quand il raconte la bonne secrétaire du directeur général. Le prince aux petits pois dans le chapitre très intéressant sur l’hôtel et l’hôpital. Le mauvais ménage de La douche chaude quand il dit que l’argent et la santé font mauvais ménage. Bon ok là c’est moi qui extrapole, c’est plutôt lié à mon Docteur K, dans Le maître de mon corps. Enfin il dit tellement souvent « infirmières » pour « infirmiers et infirmières », peut-être un pied de nez au débat sur l’écriture inclusive, que du coup j’ai fini par y voir mon infirmière au bord de la crise de nerfs.

Donc bref, je me dis que Martin est plutôt lucide sur la vraie vie à l’hôpital. Je ne pensais pas qu’il serait aussi bavard. Il me raconte ce qu’il essaye de faire pour que des choses soient mieux, il me raconte quand ça marche un peu, il me raconte quand il s’en prend plein les dents. Il me parle de la reconnaissance en me disant que le premier qui en a parlé c’est Hegel. J’aime bien avoir des nouvelles de Hegel, il est mort. Il ne me parle pas d’esthétique. Dommage, pourtant à l’hôpital, il y en a. Bref, je le trouve sympa. Je me rends compte que je n’ai pas envie d’être à sa place. C’est trop énorme comme boulot. Lui il a fantasmé son poste, moi aussi j’avoue, ça m’a parfois traversé l’esprit. A chaque fois que je voyais un problème je me disais « bon sang si j’étais la directrice… » On se dit souvent que c’est « de là haut » qu’on peut éventuellement améliorer des choses, alors on a envie d’y aller.

Et puis j’ai eu un big reflux dans ma perf’ ; classique problème de patient. Je ne fantasmais plus son poste du tout, je m’inquiétais pour qu’on garde ma perf’, et qu’on ne repique pas ailleurs. Il fallait qu’on reste chacun à notre place : moi en blouse dans le lit, lui en costard sur la chaise. Je n’écoutais plus trop ce qu’il me disait. Je me souvenais avoir déjà croisé Bernard au Lux‘ en train de faire son jog’. À l’époque où j’allais bien et où moi aussi comme Bernie je faisais des jog’. Avant que le couperet hasardeux de Darwin ne décide que c’était fini pour moi, et avant que le système de santé français ne décide qu’on allait s’acharner sur moi pour me garder encore un peu. Martin continue de me parler des méga problèmes de santé publique, et moi je regarde ma chambre seule, mon lit, ma perf’ et son reflux, et je pense à tout ce fric dépensé pour moi, pour maintenir 1 parmi 67 millions. Pour que j’écoute Martin entre autres. Du coup je me concentre. Y a plein de gens qui payent ma vie. Je leur dois quelque chose. Les écouter c’est sûrement déjà bien.

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