Archives de l’auteur : Manon

Mauvaise pioche.

Bon. Par une belle après-midi d’été, j’entrepris d’aller au supermarché. Le supermarché, La Poste, la pharmacie, ce sont autant de lieux où l’on peut se trouver à faire de longues queues. De longues queues qui font mal partout. Alors je choisis par des calculs méticuleux les périodes les plus propices pour tomber uniquement sur des petites queues. Je ne sors pas à l’heure de pointe. Je vis à contre-courant.

Ce jour-là, pas de chance. La maladie m’avait clouée au lit jusqu’à l’heure du tout-venant. Alors j’étais sortie, en serrant bien fort les dents. Je ferai les longues queues. Point.

Dans la longue queue, c’est premier arrivé, premier servi ; chacun sa place par ordre chronologique. Personne n’aime ceux qui passent devant tout le monde. Avec « carte » ou « sans carte ». Quelle « carte » en fait ? Il se trouve que j’ai « la fameuse carte de priorité ». Mais je n’ai jamais su l’utiliser. Une fois à l’aéroport je l’ai montrée et on m’a dit « non Madame » et j’ai fait la queue assise par terre (oui oui). Une autre fois je n’ai pas montré la carte mais j’ai demandé poliment et on m’a aidée. Donc, comment on utilise la carte, en fait ?

J’ai appris aujourd’hui.

Longue queue au supermarché donc. Type dix personnes. Des jeunes, des vieux, des beaux, des moches, des grands, des petits, des airs gentils, des airs méchants. J’ai ma place dans la queue comme les autres. En quelques secondes la douleur monte. Je piétine, je trépigne, je me penche, je m’étire. Je dois passer pour une jeune femme fringante pimpante impatiente.

Pendant ces longues secondes, minutes, un Monsieur s’installe à mes côtés dans la queue. Il m’a choisie, je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que je suis belle comme une jeune, gentille comme une femme ? Parce que je sens la fleur d’oranger ? Il pue. Je m’en fous. Les mauvaises odeurs ne me dérangent pas, je suis chimiste ; j’ai l’habitude, voire, j’aime ça. Néanmoins je reste concentrée, je maintiens ma place, j’ai mal. Le Monsieur qui pue reste à côté de moi un temps. Un peu long.

Le Monsieur finit par me parler ; c’est plus sympa. Eh oui, même si j’ai mal, je reste sympa. En fait, il ne me parle pas vraiment, il me plante sous le nez sa « fameuse carte de priorité » pour handicapé. Et il me demande : « Vous êtes d’accord ? »

Là c’est le comble. Je suis jalouse du Monsieur qui pue. Ben oui. Il est en train de gagner.

Il me demande si je suis d’accord, d’accord pour quoi en fait ? Pour qu’il soit malade ? Non. Pour que la maladie existe ? Non. Pour que je sois malade ? Non. Pour qu’il ait une carte plus récente que la mienne ? Non. Pour qu’il pue ? Non. Pour que la MDPH lui accorde davantage de droits à lui qu’à moi parce qu’il pue ? Non. Pour qu’il me passe devant ? Non.

Je suis sympa quand même. Je laisse le Monsieur passer devant, évidemment. Je lui dis que moi aussi j’ai une carte. On compare nos cartes comme deux couillons. Il est à peine gêné de voir ma carte et ne se dégonfle pas. Il me fait l’inventaire de ses problèmes de santé. Je m’en fous. Je ne suis pas son médecin. C’est humiliant pour lui, pour moi. Je l’écoute quand même. Je suis sympa quand même.

Il repart devant, fringant et impatient pas pimpant. Il me dit quand même au revoir. Je me demande à quoi sert toute cette mascarade des cartes. J’ai l’impression d’avoir perdu bêtement à un pierre-feuille-ciseaux.

Je me demande où est passée l’empathie pour l’autre.

Share

Bien choisir sa spécialité médicale

Bon. C’est la période des ECN, les Épreuves Classantes Nationales, le concours que passent les « externes » en médecine, étudiants en 6ème année. Les externes, ce sont ceux qui, en hospitalisation, ont le temps de dire « Bonjour » en souriant au patient. Non j’exagère.

Il y a plusieurs blogs d’externes de super qualité qui vous feront comprendre qu’un externe ne sait pas que dire « Bonjour » et faire des sourires, loin de là. Donc pendant les fameuses ECN, les externes passent une série d’épreuves à échelle nationale, à l’issue desquelles, ils choisissent, en fonction de leur classement, leur spécialité. Oui, on ne choisit pas en fonction de sa vocation ni de ses performances dans la spécialité convoitée, mais en fonction de sa performance sur un marathon de questions exhaustives. Les non-marathoniens n’auront qu’à choisir médecine du travail. Non j’exagère.

Je vous propose ici une petite série de clichés véhiculés sur les spécialités médicales, accumulés lors de mon humble expérience de patiente. Bonne lecture !

Le cardiologue :

On commence toujours par le cardiologue.
Il a toujours été le premier de la classe.
Il ne s’intéresse qu’aux choses essentielles de la vie, qui sont belles et ne sentent pas mauvais.
Il est respecté de tous les Chers Confrères parce que le cœur est l’organe décisif.
Il a souvent un cœur.

Le pneumologue :

Il a toujours voulu être cardiologue mais il n’était pas le premier de la classe.
Il fait des étourderies parfois, alors ça l’arrange bien s’il y a deux poumons plutôt qu’un.

L’endocrinologue :

Le diabète, c’est à la mode.
Les hormones c’est super compliqué, tellement compliqué que même les patients experts ne contredisent pas le médecin, en endocrinologie.

Le psychiatre :

C’est un « littéraire », parce que tout le monde sait bien que le monde se divise en les scientifiques d’un côté, et les littéraires de l’autre.
Il a été capable de faire toutes les années d’études jusqu’à l’ECN sans se faire prescrire un seul Xanax ou Stilnox. Il garde son calme en toute circonstance, et est un professionnel de la mindfulness.
Il n’est pas bien classé à l’ECN de toute façon.

Le généraliste :

Il aime les gens.
Il se sent capable d’être toute sa vie un médecin « non spécialiste » = un inférieur.
Il aime les gens.
Il n’est pas forcément le premier de la classe.
Il aime les gens.
Il n’a pas peur des défis de la vie, aussi variés soient-ils.
Il aime les gens.
Il sait environ tout et environ rien, presque comme son Cher Confrère de la Médecine Interne sauf que le généraliste devra toujours baiser les pieds de l’interniste pour soigner ses grosses chevilles gonflées (le fameux « bisou magique »).

Le pédiatre :

Comme le généraliste, mais il est dur d’oreille, dans tous les sens du terme. Il faut bien savoir se protéger (les pleurs, notamment).

L’anatomopathologiste :

L’anapath’ a aimé les gens pendant ses stages. Et puis c’est devenu fatiguant.
Il est pour les 35 heures, largement.
Il n’en peut plus de la hiérarchie entre Chers Confrères.
Il n’a pas peur des morts, au contraire, il les aime.
Il aime le silence.

Le biologiste :

Alors oui les biologistes, ça existe. Dans les laboratoires d’analyses médicales.
Le biologiste a aimé les gens pendant ses stages. Et puis c’est devenu fatiguant.
Il a hésité avec anapath’ mais il n’aime pas trop les cadavres.
Il aime jouer avec le caca qui change de couleur selon la petite bactérie qui est dedans.

Le radiologue :

Le radiologue a aimé les gens pendant ses stages. Et puis c’est devenu fatiguant.
Pendant le stage de radiologie, il s’est pris à dire, à l’échographie : « Pour les besoins de l’examen, taisez-vous s’il-vous-plaît. »
Il sent qu’il a le swag quand il est le seul capable de voir des vraies choses sur des images informes noir/blanc/gris.
Il ouvre les yeux de ses Chers Confrères cliniciens complètement perdus ou de ses Chers Confrères chirurgiens tout excités de savoir quoi triturer.
Il a de gros projets personnels à financer.
Enfin, il est bien classé à l’ECN.

Médecine nucléaire :

On apparentera le médecin nucléaire au radiologue. Sauf que comme il y a le mot « nucléaire », on a peur et on sait que c’est une spécialité vouée à disparaître, à terme. Vraiment très long terme.

Le gastroentérologue :

Il aime les bites et les culs sur les fresques de la fac. D’ailleurs il n’aime pas qu’on critique les fresques.
Il fait semblant d’avoir lu « Le charme discret de l’intestin » et veut être le nouveau héros (après le neurologue, puisque l’intestin c’est le 2ème cerveau. Mais bien sûr, en restant derrière le cardiologue).
Il se fait rincer un max de repas par la Big Pharma parce qu’il prescrit des biothérapies à des doses hors-AMM en détournant les molécules destinées initialement aux rhumatologues mais qui sont des chochottes sans couilles (celles dessinées sur les murs) qui respectent les AMM.
Personne ne va sur transparence.sante.gouv de toute façon.
Attention, femmes, s’abstenir. Ou bien avoir des couilles (comme celles dessinées…).

L’urologue :

Aime aussi les bites et les culs dessinés… et en vrai.
Il préfère les patients hommes parce que c’est moins chochotte que les patients femmes.
Il aime chirurgier et triturer, découper et recoudre, alors que son Cher Confrère de la gastro au mieux ne met que des tuyaux dans les trous.
Attention, femmes, s’abstenir. Ou bien avoir des couilles (comme celles dessinées…).

Le rhumatologue :

On l’a déjà dit plus haut, le rhumatologue est plutôt une chochotte. D’ailleurs il ne chirurgie pas.
Il préfère les petits vieux aux enfants. Les deux se ressemblent mais les petits vieux font moins de bruit.
Il est le seul humain de la société fasciné par la sagesse des petits vieux.
D’ailleurs il n’aime pas trop les couilles et les bites des fresques mais il n’ose pas le dire pour ne pas faire anti-confraternel.

Le réadaptateur (MPR)

Il pensait faire rhumato parce qu’il aimait l’anatomie. Finalement il s’est rendu compte que les petits vieux c’était ennuyeux.
Il veut que des Grands Sportifs lui envoient des « merci » dactylographiés sur des maillots et des médailles d’or qui sont exposés dans le cab’ (inet).
Attention parfois il y a quand même des petits vieux qui consultent.

L’orthopédiste et tous les autres chirurgiens :

Il faut bien faire le boulot que les chochottes de rhumatos, réadaptateurs, gastros, etc. ne veulent pas faire.
Le chir’ a toujours été fasciné par le job des plombiers et des mécanos mais ses parents l’ont obligé à faire médecine.
Il ne comprend pas bien les règles de la vie en société. D’ailleurs il ne comprend pas pourquoi il y a une société.

L’ophtalmo :

C’est un jeune homme beau gosse. Soignant la vue, il soigne aussi son apparence. Que celui qui a déjà repéré un ophtalmo crado me jette la première pierre.
Il a bonne haleine, et la mauvaise des patients ne le dérange pas.
(cf. l’examen à visages très très rapprochés, pour les lecteurs non-connaisseurs).
Il connaît son alphabet sur le bout des doigts et met toutes les 10 minutes les autres gens au défi de le connaître aussi. C’est ça la médecine aussi.

Le gynécologue :

Il est un peu comme les confrères de la gastro et de l’uro, le pipi caca ne le dérangent pas.
Il supporte les patientes femmes contrairement aux confrères de l’uro.
Il sait détendre les patients, d’autant plus quand ils sont gênés, sans forcément leur montrer des fresques de chattes et de bites.

Génétique médicale :

Un coup à finir le nez dans les boîtes de Pétri dans un labo de l’INSERM, ce n’est pas du tout le même salaire que prévu, et surtout, les collègues chercheurs sont tout sauf confraternels. A fuir.

L’anesthésiste :

Il aime bien les patients mais il préfère quand ils dorment.
Les corps vivants inanimés ne lui font pas peur.
Il est un être social et sait comment faire pour passer des journées interminables en compagnie de chirurgiens (cf. le passage sur les chirurgiens).
Il endort et ressuscite quand il veut, sans pour autant se prendre pour Dieu.

L’hématologue :

Il est le seul à croire qu’en fait l’organe noble c’est le sang, même si ce n’est pas vraiment un organe.
Il rêve qu’un jour dans cette grande médecine occidentale d’organe, le sang ait un jour enfin la place qu’il mérite. Le sang c’est le liant.

Santé publique :

Le santé publiste a de l’ambition.
Il trouve qu’il y a beaucoup de patients aux urgences mais il veut voir encore plus grand.
En fait, il veut soigner des humains avec des chiffres.
Éventuellement il a des prétentions ministérielles.

L’ORL :

L’ORL a toujours soutenu que le rhume était une vraie maladie, voire même un vrai problème de santé publique.
Il prescrit du sérum physiologique à tour de bras et avec ça il a les mains bien plus propres que les Chers Confrères de gastro qui outrepassent les AMM.
Il aime à la fois voir les patients en consult’, à la fois les triturer pour soigner leur cancer. Oui parce qu’il n’y a pas que les rhumes quand même.

L’oncologue :

Le cancer c’est la maladie qui à elle seule arrive à être une spécialité.
Le cancer nous a environ tous touchés, de près ou de loin.
L’oncologue a toujours vu la médecine comme une branche dérivée de l’armée.

Le dermatologue :

Le dermato s’ennuie.
Il s’occupe de bronzage et de grains de beauté. On dit quand même aussi que les trucs les plus crados se voient chez le dermato.
Âmes sensibles s’abstenir.
C’est finalement assez proche de l’ophtalmo.

Le neurologue :

Le neurologue aime les trucs bizarres.
Chaque fois qu’un patient sera bizarre, à une étape de son parcours de soin, on lui demandera forcément : « Vous avez un neurologue ? ». C’est une sorte de poubelle.
Ce n’est plus ce que c’était, être neurologue. Depuis que les gens ont décrété que le 2ème cerveau c’était l’intestin, et que donc le gastro est en train de supplanter le neuro.
La roue tourne.

La médecine interne :

L’interniste a toujours été premier de la classe.
Et un peu grincheux, pour ne pas dire un vieux grincheux.
Il a hésité entre interniste, cardiologue, et l’Ecole Polytechnique, et ce « depuis le berceau ».
Il a regardé tous les épisodes de Docteur House et il pense que c’est ça, un bon médecin.
Il est mauvais joueur parce qu’il n’aime pas avoir tort.
Il rédige plein de lettres pour envoyer les patients aux autre spécialistes pour avis, parce qu’il faut occuper les malades qui ne travaillent pas parce qu’il sont soit disant trop fatigués.
Mais au fond il méprise tous les autres spécialistes, et s’il n’avait pas obtenu médecine interne, il serait devenu chercheur ; il y a des passerelles.

Le médecin du travail :

Il est un des seuls à avoir compris que le burn out était dévastateur.
Lui-même a eu du mal à supporter les études de médecine.
Il veut faire de la prévention parce qu’il y en a trop peu.
Il veut prescrire des chaises ergonomiques et connaître par cœur toutes les références de chez Bruneau parce que c’est moins risqué que les molécules du Vidal.
Il avait de la fièvre pendant les ECN.

Voilà ! Il manque quelques spécialités… je n’ai pas encore tout testé…
A compléter !
Les commentaires sont ouverts ! ☺
Et bon courage à tous les étudiants en médecine ❤

 

PS : pour les blogs d’externes, par exemple, https://lexterne.wordpress.com/ ou https://littherapeute.wordpress.com/

PPS : pour le néphrologue, désolée, je n’ai pas assez d’expérience. La seule que j’ai vue était terriblement lovely. J’aurais presque voulu être patiente de néphro pour aller la revoir. Je vous parlerai d’elle une fois. En attendant, le blog de Delphine vous en dira davantage.

Share

Ma voisine la coquine

Bon. C’est l’histoire de Sophie. Ce ne sont pas les malheurs de Sophie mais presque. Sophie c’est ma voisine.

A tous les malades qui me lisent, chroniques ou pas : soyez amis avec vos voisins. Enfin essayez. Ce n’est pas toujours facile. C’est vrai que moi avec Sophie j’ai eu le coup de foudre. Et ça a été réciproque.

C’est très pratique parce que la distance à parcourir pour aller voir ses amis est ainsi très courte. Cela évite plein de problèmes d’organisation, de fatigue dans les transports, de marche, etc… Et quand la maladie isole à la maison, un voisin stylé, c’est mieux que Madame Michu qui est toujours fâchée.

Sophie a assez vite vu que je trainais souvent à la maison, et après lui avoir fait croire que je travaillais à la maison, j’ai fini par lui avouer que j’étais à la maison parce que j’étais malade.

Alors attention parce qu’à partir du moment où vous faites votre coming out de malade, vous avez automatiquement droit à tous les problèmes de maladie de votre entourage. Eh oui, c’est un package. Les gens sont gentils en fait. Ils croient que vous êtes tellement malades que forcément vous aimez ça, pas d’autre explication. Du coup, au moindre problème de santé chez les autres, vous savez tout. C’est comme ça que je connais les problèmes urodynamiques ou gastroentériques de peut-être autant de gens qu’un Grand Docteur.

Suivant cette règle, Sophie, elle me parle souvent de maladie. Mais il se trouve que Sophie aussi elle est malade. Alors elle croit que j’aime la maladie… et je crois qu’elle aime la maladie… bref on parle souvent de pipi.

Par cette belle après-midi de printemps, Sophie me racontait son dernier rendez-vous de contrôle chez un dermatologue qu’elle voyait pour la première fois. Je ne sais pas si ce détail à son importance.

Avec la maladie de Sophie, le rôle du dermatologue c’est d’inspecter toute la peau de son corps. Vous savez, les dermatologues pour examiner la peau mettent souvent un grand casque sur la tête, avec des loupes de partout, et on dirait qu’ils sont propulsés directement dans l’espace, ou sur une autre planète. Avec éventuellement d’autres règles que sur la planète Terre. Sophie et moi, on a bien les pieds sur Terre, nous.

Donc le dermatologue révisait Sophie de long en large. Elle était en culotte. Elle n’est pas pudique, Sophie. Elle ne parle pas que de pipi, Sophie. Elle parle aussi de sodomie, Sophie. Oups pardon, on est sur un blog sérieux là, lu par des Docteurs sérieux.

Mais parlons des fesses justement. Sophie me racontait que, arrivé à devoir inspecter les fesses, le dermatologue a soudain baissé sa culotte, sans même la prévenir. Sophie m’a dit : « De tous les hommes qui m’ont baissé la culotte, et Dieu sait qu’il y en a eu, c’est de loin celui qui m’a le plus choquée. »

Eh oui parce qu’elle est culottée la Sophie, mais ce dermatologue aussi.
Elle a pris une bien belle déculottée la Sophie, et lui, en mériterait bien une belle aussi.

 

PS : cet article a été tweeté comme #BilletDeBlogDeLaSemaine du Département de Médecine Générale de l’Université Paris Descartes.

Share

Le jeu de l’anest’

Bon. J’avais rendez-vous avec l’anesthésiste. « L’anest’ » pour les intimes. On pourrait entendre « l’ânesse » mais il faut bien dire le « t » pour ne pas confondre le médecin avec un âne. Normal.

Alors la consultation d’anest’, c’est assez détente en général. L’anest est d’expérience un spécialiste plutôt zen, peut-être parce qu’il est en contact direct et régulier avec des molécules très zénifiantes. C’est une consultation qu’on fait obligatoirement quelques jours avant de se faire opérer ou au moins endormir. Le patient dit son âge, sa taille, son poids, le nombre d’anesthésies par le passé. C’est l’occasion de passer en revue tous les antécédents, les allergies, l’éventuelle maladie chronique. S’il y en a plusieurs on dira, les comorbidités, ça fait plus médical. Et puis il y a « mor » dedans donc ça sonne comme « mort » donc ça fait tout de suite plus sérieux.

C’est là que l’anesthésiste est tout content. Plus votre dossier est gros, moins il va s’ennuyer. Oui parce que prévoir du propofol pour une fibroscopie d’un homme de 40 ans pas d’antécédents pas d’allergies qui a mal à l’estomac depuis 3 mois, c’est quand même ennuyeux non ?

Alors je déroulais mon CV médical à cette anesthésiste très sympa pendant cette consultation. Quand elle était venue me chercher dans la salle d’attente elle avait reconnu une dame avec qui elle avait sympathisé la veille au semi-marathon de la ville. Le monde est petit. L’anest’ aimait la compét. Elle faisait des « Oh » et des « Ah » devant mon CV médical. Je l’impressionnais avec mes petites notes sur lesquelles j’avais répertorié mes onze anesthésies générales en l’espace de dix ans. Le courant passait bien entre nous, même si on n’avait pas couru de semi-marathon ensemble.

Elle a fini par se confier  « Vous savez, je suis très contente avec votre dossier ? »
Et moi : « Ah bon ?».
Et elle « Oui oui, parce que bon, je ne devrais pas vous le dire mais je vous le dis quand même : on joue régulièrement entre collègues. A celui qui ramène le dossier le plus spectaculaire. Et avec vous, je suis sure de gagner ! A 30 ans, vous avez le dossier médical d’une personne de 75 ans ! »

Voilà, tout était dit. J’ai vraiment bien aimé cette anesthésiste. C’est la consultation d’anest’ dont je me souviens le mieux. Elle avait gagné son concours de Chers Confrères, et elle avait gagné sa place dans ma mémoire.

Une partie de moi à bien ri et est sacrément fière d’avoir fait gagner mon anesthésiste stylée. Une autre partie de moi a mémorisé « le dossier médical d’une personne de 75 ans ».
Pas besoin de petites notes pour retenir ça.

Share

L’homme qui n’avait pas de ticket

Bon. J’étais dans le tramway. Pour une fois je n’allais ni ne revenais de l’hôpital. J’étais dans la « vraie vie ».

Des messieurs grands et forts qui vérifient que tout le monde a bien payé son droit à voyager rentrent dans le tramway. Ce sont des « contrôleurs ».

Pas facile les métiers de « contrôleur ». Aucun métier n’est facile.

Ça va assez vite dans ce contrôle aujourd’hui. Tout le monde montre sagement son ticket ou son pass, les contrôleurs s’apprêtent à sortir en lançant « bonne journée messieurs dames » ; c’est classe.

Alors que je me demande intérieurement s’il faut répondre « bonne journée », un des contrôleurs se retourne et pointe un Monsieur âgé avachi pas que par l’âge :

« C’est bon pour le Monsieur les gars ? »

Regards de contrôleurs qui se questionnent. Finalement aucun contrôleur grand et fort n’avait contrôlé le pauvre Monsieur avachi. Alors l’équipe reprend possession du tramway, et encercle l’avachi : « Votre ticket Monsieur ».

Vous vous en doutez un peu, de la suite. Je vous la fait courte.

Le Monsieur « se réveille », et même se lève debout, bien que titubant. Sort de ses poches trouées tout un tas de tickets, de tramway ou pas, validés ou pas. Il s’affole parce qu’il ne comprend pas vraiment que soudain on l’entoure alors que d’habitude les êtres humains l’ignorent. Progressivement en lui c’est la panique. Il insulte puis il s’excuse, puis il s’insulte puis il s’excuse, fouille ses poches, insulte, ramasse le bazar de ses poches, insulte, re-fouille ses poches…

Quel triste spectacle. Pas besoin d’être un Grand Professeur ni d’avoir fait mille ans d’études pour diagnostiquer chez ce Monsieur un problème de santé évident. En apparence au moins d’ordre psychiatrique, mais derrière les apparences, peut-être pas seulement psychiatrique (un truc « somatique » comme disent les psys). Toute maladie ne se voit pas.

Dans sa détresse, le Monsieur n’arrêtait pas de répéter, semi-hurlant, semi-souffrant « j’ai pas mon ticket bah ouais » « bah ouais j’ai pas mon ticket » « bah quoi bah ouais j’ai pas mon ticket » « bah ouais » « bah ouais ». Tellement de « bah ouais » que ça m’a fait penser au tube de l’été 2017 de Aya Nakamura. Quel décalage.

Une gentille dame a proposé de donner un ticket au pauvre Monsieur, et qu’on le valide pour qu’on n’en parle plus. Les contrôleurs grands et forts ont dit à la gentille dame de ne pas être trop gentille. Ils ont appelé la police. « Bah ouais », quand il n’y a plus de solution, c’est comme ça, c’est la police. Le pauvre Monsieur a assez vite compris que les téléphones appelaient la police. Ça l’a davantage affolé alors il a multiplié ses vains : « J’ai pas de ticket bah ouais ».

Le tramway continuait son chemin. Bah ouais, la vie continue, toujours. On a fini par s’arrêter à l’arrêt de tramway du Monsieur. Il a aligné, dans un effort inhumain : « J’habite ici, j’ai besoin de dormir, c’est juste là, je peux pas descendre s’il-vous-plaît ? ».

Personne n’est descendu. On le répète comme il le répétait, le pauvre Monsieur n’avait pas de ticket.
Il souffrait, beaucoup, il avait besoin de repos, beaucoup.

Je me suis dit que cet homme en fait,
ce n’est pas que pour le tramway qu’il n’avait pas de ticket,
c’est pour la vraie vie « bah ouais ».

Share

Le bye du Docteur

Bon. Certains lecteurs malins ont eu le diagnostic fin, en ce moment, j’ai du mal à écrire. Une nouvelle maladie pour mon CV médical ? Non bien sûr. Enfin croisons les doigts pour que non ! Bref comme j’ai du mal à écrire, je lis ce qu’écrivent les autres. Bonne idée, ne trouvez-vous pas ?

Et donc j’ai eu envie de relire cette lettre que j’avais reçue il y a 3 ans, moi et d’autres patients, d’une médecin sans pareille. J’ai l’impression que cette lettre c’était y a 10 ans tellement ça me manque les médecins comme ça.

Alors voilà, à l’heure où l’on se pose plein de question sur la relation médecin/patient, sur les « rôles » de chacun, je transcris la lettre ici, sans davantage de commentaires, excepté celui du silence forcé par mon profond respect.

« Mes Dames,
Cette fois c’est la bonne ! Je vous quitte cet été pour partir vivre, et j’espère travailler, à *** avec ma famille.
J’arrête mes consultations au *** le ***, vous pouvez continuer à être suivie là-bas par ma collègue, et amie, le docteur *** qui travaille dans le même état d’esprit que moi et en qui j’ai toute confiance.
Je profite de ce mail pour vous dire au revoir, si je n’ai pas la chance de vous voir avant de partir. Je pars avec beaucoup d’enthousiasme pour ce nouveau projet mais aussi le cœur lourd de vous quitter.
Ces presque 10 années d’exercice, ont fait partie intégrante de ma vie, elles m’ont construites au même titre que ma vie personnelle.
Vous m’avez fait confiance, vous m’avez confié vos doutes, vos angoisses et vos difficultés. J’ai suivi vos joies, vos réussites et vos victoires.
Vous m’avez confrontée à mes propres interrogations. Grâce à vous j’ai réfléchi sur ma façon de travailler, vous m’avez façonnée et vous m’avez rendue meilleure médecin, du moins j’espère !
J’ai été impressionnée par votre force, par cette capacité que vous avez eu à trouver en vous la force d’affronter des situations parfois très difficiles.
Vous avez été mes Héroïnes de la vie ordinaire, mes nanas, comme celles de Niki de Saint Phalle.
Merci pour tout ce que vous m’avez offert, je pars avec tout cela dans mon cœur.
Docteur *** *** »

Silence

 

PS : cet article a été tweeté comme #BilletDeBlogDeLaSemaine du Département de Médecine Générale de l’Université Paris Descartes.

Share

Un nouveau corps

Bon. Voilà, regardez, j’ai enfin un nouveau corps. Enfin, le blog a un nouveau corps. C’était devenu vraiment nécessaire parce que le blog d’avant sur Wix était vraiment très malade. Il fonctionnait au ralenti : 23 secondes pour charger la page d’accueil, contre max 3 secondes pour un site internet en bonne santé. D’un côté, il me ressemblait vraiment ce blog sur Wix, comme on l’avait déjà dit . Être présentable 8 fois plus lentement que les gens en bonne santé, c’est tout à fait moi. C’est ça, la maladie.

Quand on est malade on va chez le Docteur et on espère en ressortir guéri. Je suis allée plein de fois chez le Docteur mais je ne suis toujours pas guérie. C’est long.

Alors sur le même schéma d’action, le blog étant malade, je l’ai emmené chez un Docteur à blog, un blogologue, un internetologue, un webologue, comme vous voulez, avec une sous-spécialisation en lentologie, puisque c’était la maladie de la lenteur qu’il fallait soigner.

Les médecins m’ont souvent dit à moi, « la lenteur, c’est le symptôme qu’on arrive le moins bien à soigner ». Eh oui parce que la lenteur en fait, c’est le résultat combiné de la fatigue, de la douleur, de l’insomnie, des séquelles de blessures, tout ça en plus des symptômes de maladie, comme faire trop pipi, et patati, faire trop caca, et patata, allez stop j’arrête. Donc vous avez compris, il n’y a pas de médicament pour la lenteur. Les Grands Docteurs dégainent un médicament sur chaque symptôme qui fait le résultat de la lenteur. Vous vous retrouvez à prendre mille médicaments, et au final, tout va toujours aussi lentement.

J’ai d’abord essayé ce type de traitement symptomatique (par opposition à « qui s’attaque à la cause ») pour le blog, toute seule, sans consulter, en automédication quoi. J’ai changé toutes les images en des moins lourdes, j’ai demandé à Colette, à Jeannette, comment elles faisaient elles pour leurs blogs, leurs remèdes de grand-mère quoi. Rien n’a fonctionné. Y compris l’homéopathie. Oups je n’ai rien dit.

Alors le Grand Blogologue m’a dit : « Madame ce n’est plus possible, le blog est trop malade il n’est plus viable, on arrête tous les médicaments, ce qu’il lui faut, c’est un nouveau corps ». Ça alors, c’était osé. L’opération était lourde et ambitieuse, d’envergure, digne de celles pratiquées par les plus Grands Chirurgiens.

Il se trouve que le Grand Blogologue est Docteur en Physique. Donc pas médecin. Donc potentiellement charlatan. En même temps je me suis dit qu’un Docteur en Physique, ça a peut-être son mot à dire sur le physique. Sur le corps quoi. Ben oui, sinon qui ?

Faisant confiance au Blogologue, j’ai suivi son travail d’expert. Il écrivait des <?php echo « toto »; ?> partout sur les vieux et nouveaux corps. C’était pour chercher les problèmes ; pour vérifier que la communication passait bien. Toto répondait parfois dans de grands échos. Le Blogologue faisait de grands gestes quand il avait une grande idée pour soigner. Et puis ses doigts tous fins se mettaient au travail pour rédiger ce qu’il voulait tester. Il travaillait bien. Comme un grand médecin.

Un jour il a fini par m’annoncer : « Ça y est, les DNS pointent vers le serveur OVH et j’ai rajouté le SSL ». Comme tous les Grands Docteurs, le Blogologue avait son propre langage. Je vous traduis en langage normal : « Ça y est, le blog est guéri ».

Allez-y, lecteurs, naviguez, naviguez sur le blog.
Constatez sa rapidité. Et en outre, sa beauté.
Son fond blanc… diaphane comme la Biafine. Exactement la couleur de la blouse du Docteur.
Le sang rose parce que… le sang rouge.
Le vert parce que… le vert.

Après tout on ne demande pas à un Docteur en Physique pourquoi c’est beau. On lui fait confiance.
Comme à tous les Docteurs, n’est-ce pas ?

Un Grand Merci au Grand Docteur François Risoud aka @ekqnp. Consultez-le !

Share

Les lunettes de la Sécurité Sociale

Bon. On ne va pas parler ici du montant du remboursement des lunettes par la Sécurité Sociale, même si on pourrait en parler. Je suis une taupe myope depuis l’enfance, et depuis que j’ai choisi un mari avec une bonne mutuelle de grosse entreprise, j’ai de belles lunettes remboursées tous les 2 ans, ET adaptées à ma vue. C’est très utile.

En fait là je voulais parler des lunettes portées par les médecins qui travaillent à la Sécurité Sociale. Enfin je suppose qu’il y a des médecins qui travaillent à la Sécurité Sociale, c’est-à-dire des personnes qui ont fait mille ans d’études comme moi (oui moi aussi je suis Docteur, mais pas en médecine). Et donc il y a des trucs que je ne comprends pas bien et je me demande si ce n’est pas tout simplement lié aux lunettes en fait.

Voilà. J’ai une maladie rare, de mise en évidence toute récente. C’est stylé, la recherche avance, toussa. J’ai de la chance parce qu’il y a 30 ans on m’aurait prise pour une dingo avec tous mes symptômes rigolos. C’est encore le cas avec plein de médecins que je rencontre en fait. Et oui parce que même si les études de médecine c’est long, on ne peut pas tout apprendre.

Le médecin de la maladie rare qui a fait mon diagnostic, un Grand Professeur équipé de lunettes à la vue, m’a dit dès le début : « bon ben je suis désolé pour vous blablabla, vous allez vous coltiner cette affaire toute la vie, on va faire des examens de suivi, on va prescrire beaucoup de médicaments, y aura des hospitalisations, ça va coûter cher, alors on va faire une demande d’Affection Longue Durée ». C’est super pratique l’Affection Longue Durée. Ça facilite l’accès à plein de soins. Le médecin traitant et le patient envoient conjointement une demande à la Sécurité Sociale. On ne fait pas ça pour s’amuser. Le médecin traitant n’est pas tombé sur la tête. Il n’a pas inventé une maladie pour égayer sa journée ennuyeuse faite de rhumes grippes et gastroentérites.

Et là il se passe un truc très curieux. La Sécurité Sociale ne connaît pas la maladie. Elle dit : « Non, non, ne vous inquiétez pas, ça n’existe pas ». Alors comme on disait au début, à la Sécurité Sociale il y a des médecins qui ont fait mille ans d’études. Ils ont surement appris à lire pendant ces mille ans. Moi aussi j’ai appris ça, pour avoir mon diplôme de Docteur en Chimie. Du coup je peux lire des publications récentes de recherche, de découvertes, etc. Mais pas sans mes lunettes !

Voilà, c’est la seule explication que j’ai trouvée. Je pense que les médecins de la Sécurité Sociale savent lire, on peut être rassuré sur ce point. La méconnaissance des maladies rares en fait c’est juste un problème de lunettes. Ouf. Vivement leur prochain rendez-vous chez l’ophtalmo, qu’on règle ça au plus vite et que tout ce que j’ai raconté ne soit qu’un mauvais souvenir ! Ah oui c’est vrai que les ophtalmos sont overbookés. Ça se tient tout ça…

PS : On peut remplacer dans ce post « Sécurité Sociale » par « Maison Départementale des Personnes Handicapées » et « Affection Longue Durée » par « Allocation Adulte Handicapé », ça marche tout pareil ! Aaaaah les lunettes !

Share

L’amour trois fois par jour

Bon. Vous le savez peut-être : j’ai 30 ans, je suis mariée, je n’ai pas d’enfants. Il faut savoir répondre systématiquement et rapidement à ce mini interrogatoire lors d’une première approche avec tout personnel d’un hôpital, de l’administratif de base au Grand Professeur. C’est souvent : « Nom Prénom Date de naissance ? » – et donc âge – « Marié ? Enfants ? » parfois : « Travail ? »

Cet interrogatoire, sans qu’il n’y paraisse, met une pression terrible. Surtout quand il se répète, se répète, se répète. En fait, l’âge c’est OK, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. En revanche, le mariage, les enfants, et le travail, ouh là là, oui, il y a les bonnes, et les mauvaises réponses.

Je vous livre ma petite expérience personnelle en trois axes :

1. J’ai longtemps répondu que je n’étais pas mariée, parce que je n’étais pas mariée. On me jetais un tantôt un regard soupçonneux, tantôt un silence déplacé. « Pas marié » ça veut dire plein de choses : sexualité débridée, MST, inconscience, drogue, anticonformisme, solitude, asociabilité. J’ai fini par me marier. Pour l’hôpital. Pour être crédible à l’hôpital. Pour ne pas être taxée de sexualité débridée, MST, inconscience, drogue, anticonformisme, solitude, ou asociabilité. Je vous livre un petit secret bien à moi : on peut parfaitement combiner mariage et sexualité débridée, MST, inconscience, drogue, anticonformisme, solitude, ou asociabilité, mais chuuuuuut.

2. Je passe au travail. Il est toujours bon d’avoir un travail. «Pas de travail » ça veut dire plein de choses : flemme, non compliance, non observance, assistanat, profiteur, mauvaise humeur, dépression, ennui. Un malade trop malade, qui n’arrive pas à travailler, on n’aime pas. Ça veut dire qu’en partie on a échoué. Il est bon en outre d’avoir un bon travail, un truc « qui en jette ». Je n’ai pas testé tous les métiers, bien sûr. Mais je peux vous dire que chercheur passe mieux que étudiant qui passe mieux que vendeur.

3. Et finissons sur les enfants. Une fois que le patient a accepté le conformisme hospitalier et qu’il s’est marié, il faut qu’il ait des enfants. Surtout s’il a 30 ans. Sinon c’est qu’il y a a un truc louche. Une entourloupe dans l’interrogatoire. Genre de l’anticonformisme. J’entends tellement souvent « Pourquoi vous n’avez toujours pas d’enfants ? » que j’ai fini par me poser la question à moi-même, trouver la réponse, et la renvoyer au questionneur beaucoup trop voyeur.

Dans ces cas-là, vous vous retrouvez assez vite assis face à des « médecins de la reproduction ». Être médecin de la reproduction, ce n’est pas faire des photocopies toute la journée. Pour ça il y a les étudiants, les externes, bien sûr. Vous vous rappelez ? Les étudiants sont entre le chercheur et le vendeur dans la Grande Classification des Travailleurs. Donc médecine de la reproduction, ben c’est la médecine du sexe, du rapport sexuel, de la coucherie, de la chose, de la baise, comme vous voulez. Et du résultat que ça donne, c’est à dire les enfants, pour pouvoir répondre « oui » à l’interrogatoire de départ.

D’après mon expérience, les médecins de la reproduction sont très souvent très savants. Ils voient des patients variés, avec des maladies variées, et des médicaments variés. Ils sont assez impressionnants de par leurs connaissances, même davantage que leurs Chers Confrères de la médecine interne.

Donc j’étais en consultation chez la Chef du Service de Médecine de la Reproduction. Elle me soulignait d’emblée que j’avais « de la chance » d’être consultation avec elle du premier coup, parce que ses patients étaient triés sur le volet. A-t-on vraiment de la chance quand on se retrouve derrière le bureau du Docteur ? J’avais bénéficié d’un désistement. Je m’en fichais bien moi, d’être avec la Chef. Vous savez, mon côté anticonformiste, anarchiste, syndicaliste… Mais je lui ai promis que mon cas ne la décevrait pas néanmoins. Je savais ce que je valais d’impressionnant. D’après ma grande expérience de patiente.

Il y avait un externe dans la consultation. Souvent les patients n’aiment pas trop les intrus dans la consultation. Moi J’A-DORE. J’adore parce que le Grand Médecin, s’il travaille bien, explique des trucs à l’externe, et au passage à moi aussi, et je ne suis donc pas l’idiote de service, à qui il faut parler en langage simple = non médical.

Alors la Grande Médecin nous expliquait à l’externe et moi plein de trucs intéressants très savants, des examens plus tarabiscotés les uns que les autres, leurs indications, leurs non-indications, leurs contre-indications. L’externe se faisait taper sur les doigts à coups de réglette imaginaire chaque fois qu’il ne savait pas. Il ne révisait pas assez, assénait sa boss. J’étais bien contente d’être la patiente idiote finalement. Je m’amusais bien dans cette consultation.

Et à moment, je me suis amusée beaucoup plus :
La Grande Médecin, à moi : « Vous savez Madame que pour avoir des enfants, il faut avoir des rapports sexuels ? »
Moi, savante mais humble, je n’ai pu contenir une explosion de rire. Je suis comme ça. Je suis bon public.
La Grande Médecin a été un peu choquée que j’ose rigoler, alors elle a ajouté : « Mais Madame, si cela vous fait rire, enfilez une blouse, asseyez-vous à côté de moi et venez rire tous les jours alors, parce que tous des jours des patients viennent en me disant qu’ils n’arrivent pas à avoir d’enfants, mais ils me disent aussi qu’ils n’ont pas de rapports sexuels ».

Bon. Je m’en fiche de ce que font ou pas les gens. Elle était drôle. L’externe n’osait pas trop rire. Il avait encore les doigts gonflés des coups de réglette imaginaire. Mais il s’amusait quand même, ça se lisait, entre les lèvres.

On a parlé un peu de cul du coup, la médecin était open. Elle était limite sexualité débridée, MST, inconscience, drogue, anticonformisme, vous voyez ce que je veux dire quoi ? Presque « pas mariée ». Ah mais si finalement, elle a fini par me dire quelle était mariée avec enfants. Forcément.

Et puis elle répétait toujours : « Les enfants se font sous la couette ». Je ne comprenais pas trop l’obstination de « sous la couette ». Enfin, c’était très conformiste, donc conforme à notre thèse de départ, dans cet article.

On s’est tous les trois quittés sur la classique rédaction de la prescription. Il lui a semblé bon de rappeler oralement : « Je vous le répète hein, pour avoir des enfants, les rapports sexuels, c’est trois fois par jour ! »

Je suis restée interloquée. Trois fois par jour, c’était beaucoup quand même. Matin midi et soir. Je me suis dit que ça devait être une habitude de médecin de tout faire trois par jour, à force de prescrire des médicaments. Ou bien que c’était une blague. Je n’étais pas trop sure.

Alors j’ai osé : « Du coup vous prescrivez aussi beaucoup d’arrêts de travail ? Pour pouvoir tenir le rythme ? »

Elle n’a pas compris. Elle s’était trompée en fait. Elle avait fait un lapsus. Elle avait voulu dire « semaine » et pas « jour ». Trois fois par semaine, ça devenait plus raisonnable. Mais j’ai beaucoup rigolé, encore. Elle n’a pas trop aimé que je me moque de son erreur. Elle a demandé à l’externe ce qu’elle avait dit. L’externe était gêné. La patiente avait raison. Il n’a pas osé contredire la Grande Médecin et son outrancière prescription.

Trois fois par jour mes chers lecteurs.
Voilà c’est ça, la médecine de la reproduction.
Et par ce lapsus révélateur,
on a bien la teneur, des intrusions.

Share

Le don de soi

Bon. Je sortais de la fac. Y avait un gars qui tractait sur le don du sang. Une jeune et belle nana devant moi venait de lui mettre un vent. Moi je passe à côté du gars avec mes écouteurs plantés dans les oreilles. Je sais ce qu’il va me dire en me tendant le tract. Alors je lui sors mon plus beau sourire, et esquisse un refus poli de la main. C’est beau ce qu’il fait.

J’entends un : « Ah non tu vas pas me mettre un vent, toi aussi ! ». C’était gênant. Je ne voulais pas lui « mettre un vent » comme la jeune et belle nana devant. Je ne voulais pas non plus faire de coming out parce que c’est dur. J’ai continué quelques pas mécaniquement pour dépasser le gars tractant, entraînée par ma vitesse initiale. Et puis merde. J’ai pris mes couilles à la main, et j’ai fait marche arrière. Je n’allais pas, moi aussi, mettre un vent à ce bon gars.

Je lui ai dit direct : « Ils ne veulent pas de mon sang. »

Lui : Silence gêné.

Moi : « Pourtant je suis jeune et belle non ? »

Lui : Re-silence gêné à demi amusé ; « Mais pourquoi ils ne veulent pas de votre sang ? »

Voilà. Était venu le temps du coming out tant redouté.

Moi : « Parce que j’ai des maladies. »

Silences gênés de nous deux.

Je reprends effronté, éhontée, en colère : « Pourtant tout n’est pas malade chez moi. Par exemple j’ai un cœur magnifique. C’est le cardiologue qui l’a dit. Plein de fois. »

Lui compatissant, et alors attiré par mon cœur : « Mais vous êtes sure ? Vous ne voulez pas allez leur redemander ? Quand même vous êtes jeune et belle. »

Moi : « Non. J’ai proposé plein de fois déjà. Je voulais tout donner. Mon sang mes organes mes plaquettes ma moelle. Évidemment je veux donner ce qui est en bonne santé. Mais ils ne veulent rien de moi. C’est beau à l’extérieur, mais ça ne vaut rien à l’intérieur. »

Lui, sincèrement troublé, me dit que c’est trop dommage, et me remercie.

Moi aussi je l’ai remercié pour ce qu’il faisait. Tous ces vents qu’il se prenait dans la face en plein vent, par des jeunes et belles nanas. Sûrement par des jeunes et beaux garçons aussi. Tous ces dons qu’il ramenait aussi. Et ce coming out d’habitude si difficile qu’il m’avait fait réussir. Le quitter avec le sourire. La soirée était jeune et il me l’avait souhaitée belle. Il était fort ce gars. Il avait un don.

Share