La valeur des hommes

Aujourd’hui, j’ai passé toute ma journée sur le canapé, à ne rien faire. Maladie éternelle, peine sempiternelle. À 30 ans, je suis condamnée à l’immobilisme.

Ces journées canapé, je les appelle mes journées « pourries ». Et dans la société qui m’a façonnée, elles me font me sentir terriblement inutile. En effet, aujourd’hui, à la fin de ma journée, quel bilan ? quel apport ? à qui ? ou même, combien d’argent ?

Je me souviens d’un reportage récemment, où l’on montrait des réanimateurs qui faisaient des points réguliers sur des patients hospitalisés covid. La question à chaque fois c’était : « On continue les soins ou on arrête ? ». On en vient à discuter de Madame M, 70 ans : son état se dégrade avec régularité, ça commence à faire 3 semaines qu’elle est hospitalisée en réanimation, ça va être dur pour elle de s’en remettre si on continue. Et là, quelqu’un de dire : « Malgré son âge, c’est quand même une dame autonome qui s’occupe de ses petits-enfants ». Et un confrère de répondre « Alors on continue les soins ».

On y était, Madame M était utile. À la fin de ses journées, avant son covid, Madame M pouvait se satisfaire de ne s’être jamais assise sur le canapé, et même :
-d’être allée chercher ses 2 petits-enfants chez sa fille à 7h30
-de les avoir gardés jusqu’à 8h20 puis de les avoir déposés à l’école
-d’être allée les chercher à 16h30
-de les avoir gardés jusqu’à 20h, les accompagnant avec amour dans les devoirs, le bain, le repas du soir et le coucher.

Madame M était utile à sa fille, utile à ses petits-enfants, donc utile à la société. Économies d’argent grâce à elle, amour gratuit grâce à elle.

Madame M méritait donc de vivre.

Je me suis alors imaginée à la place de Madame M. J’aurais attrapé le covid, et je serais là, à 30 ans, hospitalisée en réanimation, à me dégrader progressivement. Ce serait le jour du point régulier sur les patients hospitalisés. « Madame Manon, ça fait déjà 3 semaines qu’elle est hospitalisée en réanimation, qu’est-ce qu’on fait ? ». Et là, quelqu’un dirait : « Malgré son jeune âge, Madame Manon c’est quand même une dame dépendante qui passe des journées entières à ne rien faire sur son canapé ».

On déciderait donc que Madame Manon n’était pas vraiment utile.
On penserait que Madame Manon n’avait pas vraiment besoin de vivre.

À tous les inutiles.

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