La bourgeoise de Paris

Bon. C’est très gênant. J’ai envie de partager avec vous une consultation récente très particulière, mais je ne voudrais pas me faire démasquer, en restant ainsi si proche de la réalité. Bon tant pis. Souvent, je me demande si je suis un clown, mais à cette fameuse consultation, c’était clairement pas moi le clown.

Comme vous avez lu au billet précédent, je fais des dates médicales en ce moment. C’est assez désagréable de « se présenter », soi et ses maladies chroniques. Servir à tout le monde le même résumé des antécédents, être systématiquement replongé dans le passé.

Mais donc dans toute cette pénibilité de consultations, il y a eu ce clown. J’ai aimé ce clown. J’avais rendez-vous à 10h40, il avait probablement commencé à 8h. Il n’était pas en retard. 20 minutes par patient, 40 minutes pour les nouveaux. Ce timing varie selon les hôpitaux et les services. Un couple est sorti de son bureau juste avant moi. Un jeune couple. Le médecin aussi était jeune. Il était très grand et mince, plutôt pas mal.

Il m’a appelée fort. Je suis rentrée alors qu’il était déjà assis, souriant, à sa chaise, à attendre. Je fermais encore la porte qu’il me demandait déjà pourquoi je venais. Alors je commençais à parler avec tous mes sacs d’examens et analyses passées dans les bras, pas encore installée. J’ai dit : « J’ai la maladie A et je viens de déménager de Paris à B, alors j’ai besoin d’un suivi ». Il a adoré.

Entre nous je me demande s’il n’y avait pas des substances derrière tout ça. Il faut se méfier parfois des molécules qui désinhibent… Il a déroulé un questionnaire tout à fait inhabituel, ponctué de remarques bien placées mais objectivement déplacées, et qui, par conséquent, égayaient bien cette consultation que je craignais ennuyeuse. Florilège :

-Vous habitez où alors ?
-Vous avez un amoureux ou une amoureuse ?
-Il est gentil ?
-Il travaille dans quoi ?
-C’est quoi sa passion dans la vie ? Ah bon, oh c’est chiant ça.
-Et vous, vous travaillez dans quoi ?
-Et vous, vous avez des passions dans la vie ?
-Vous êtes locataire ou propriétaire ?
-Pourquoi vous n’avez toujours pas d’enfants ?
-C’est quelle origine votre nom de famille ? Sarthois ? Comme Fillon alors !

Déconcertant.

Regardant les compte-rendus des examens du passé :
-C’est signé du Docteur X, oh je ne l’aime pas celui-là, il se la raconte trop, vous trouvez pas?
-Le Docteur Y, oh lui aussi il est bizarre non ?
Impressionnant. Bien informé, le jeune médecin connaissait tout le gratin des docteurs parisiens. Et notre rigolo voulait du ragot. Il avait faim. J’en ai servi un petit peu, pas trop. Je suis un animal farouche au début, et, en général j’aime mes médecins.

Et puis tout d’un coup, dans ce fouillis de questions dégainées plus rapidement les unes que les autres, auxquelles je répondais aussi justement que possible, sans trop savoir s’il fallait rire ou s’indigner, dans cette consultation qui ressemblait bien plus à une conversation de comptoir de café, il y a eu : « Oh vos ongles ! Comme ils sont beaux ! Vous faites ça toute seule ? Mais comment vous faites pour les bouts blancs ? Ah bon c’est naturel ? Et votre mari il aime vos ongles ? »

C’est pas possible ; je devais être sa pause.

J’aime qu’on flatte mes ongles. C’est vrai que c’est l’élément de mon corps en plus belle santé. Et quelle santé ! Pas une casse, pas de dédoublement, pas de taches blanches, pas de cuticules, rien. Moyennant 5 minutes de polissage/vernissage hebdomadaires, j’ai des ongles parfaits que m’envie la terre entière. Tout le monde croit que je passe plusieurs heures par semaine à les travailler, ou pire/mieux, que ce sont des faux.

Bref j’étais très fière devant ce médecin, alors j’ai pas mal parlé de mes ongles. C’était terriblement cliché. J’étais la bourgeoise débarquée de Paris avec ses ongles, pour se faire soigner en Province, auprès de ce jeune médecin, fougueux et en devenir, qui pour assurer son avenir, connaissait déjà les noms et petits défauts de tous les grands. J’étais une de ses femmes du Au bonheur des dames de Zola, qui passent leur journées à caresser des étoffes, des flanelles, des taffetas de soies, des chapeaux, des gants et des foulards au Bon Marché, du bout de leurs ongles bien soignés.

Notre petit clown gérait bien son temps néanmoins. Ça faisait presque 40 minutes de consultation. Il a pris le dictaphone pour arrêter de jouer au clown et dicter un compte-rendu de qualité, très bien léché. Le clown était compétent. Il parlait bien, avec des mots savants, et distinctement.

J’ai eu d’abord droit à « …Je vois ce jour en consultation Madame Manon Leroux, sympathique patiente de 30 ans…». Pour ceux qui n’ont pas l’habitude, c’est bizarre de se voir coller une étiquette de « sympathique » dans le compte-rendu…Normalement on ne met que les éléments médicaux objectivables et on ne fait pas de jugements de valeur. Bon soit, je n’ai que la monnaie de ma pièce, puisque j’avais déjà dit sur le blog que oui le médecin c’est mieux s’il est sympa. Ce médecin devait se dire pareil, que oui le patient c’est mieux s’il est sympa.

Il a continué de parler au dictaphone en coupant régulièrement pour me demander si j’étais d’accord. Et puis il en est arrivé à : « La patiente est à ce jour paucisymptômatique, état témoignant de l’absence d’activité de sa maladie ». Il a coupé. Il m’a regardé l’air embêté, l’air hébêté. Ben oui. On avait parlé de la capitale, de gratin, des fantasmes de mon mari rapport à mes ongles, et patati et patata, mais on avait oublié… la maladie !

Alors il a dit : « Alors, comment ça va ? »

Sauf que c’était déjà fini.

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