L’amitié avec le pharmacien

Bon. Ça y est, je tutoie le pharmacien. Pourtant ça ne fait qu’un an et demi que je vais dans cette pharmacie. Faut dire qu’avec mon calibre, je m’entends souvent très vite très bien avec le pharmacien. Je suis bonne cliente. Oups patiente. Je ne suis pas pour la délation mais une fois vraiment une secrétaire en pneumo (logie) à Cochin (l’Hôpital) m’a dit au téléphone « Le problème c’est que le service s’est agrandi, on a recruté des médecins mais ils arrivent déjà avec leurs clients ». Drôle.
J’essaye de m’organiser pour renouveler ma dizaine d’ordonnances au même moment, une fois par mois puisque la sécu permet la délivrance des médicaments pour un mois max. Mais souvent je n’ai pas envie d’y aller, ou je ne prends que les médicaments dont je suis vraiment à court (typiquement les boîtes de 28 comprimés, pas pratique ça, merci les labos de penser à nous !) ou j’égare temporairement des ordos et donc je reviens plus tard, bref souvent ça décale et je me retrouve à y aller au moins une fois par semaine. Au moins une fois parce qu’après du côté de la pharma, il y a des médocs trop rares qu’il faut commander, ou des ruptures temporaires, souvent. Enfin il y a aussi parfois les problèmes de sécu, plus rares heureusement, des ALD qui même demandées trois mois à l’avance disparaissent subitement de la carte verte (que j’utilise beaucoup plus que la carte bleue, merci la France <3 ). Bref, autant dire qu’il vaut mieux bien s’entendre avec le pharmacien. Je dis le pharmacien mais en fait ils sont plusieurs dans ma pharmacie. Emmanuel je le tutoie, et les autres je les appelle par leurs prénoms. Il y a Anne, Mélanie, Gaëtane, Benoît, Guillaume. Le boss on le voit pas souvent, il doit passer son temps dans sa tour d’ivoire, à pharmacier loin des patients.
Quand j’arrive à la pharma, le pharmacien ne me demande pas : « Alors comment ça va ? » mais : « On fait le plein ? ». La première fois qu’il m’a dit ça, j’ai vérifié que je n’étais pas à la pompe à essence quand même.
Alors, ce qui n’est pas pratique avec ma belle maladie de système qui aime grignoter plusieurs de mes organes, chaque organe voulant ses médocs, c’est qu’il commence à y avoir des incompatibilités entre les médicaments, et ça, c’est le pharmacien qui me l’a dit. Classe. En fait il y a pas mal de gens qui ont ce problème, et on n’y pense pas toujours quand on est en bonne santé ou qu’on ne prend qu’un médicament. Les labos font plein de tests sur les effets secondaires potentiels d’un médicament, mais quid des interactions ? Allez un peu de stat’ (istique) pour se faire plaisir. Admettons que pour 1 médicament (donc 1 molécule) il y ait 100 effets secondaires possibles. Admettons que quand on mélange 2 médicaments entre eux, il n’y ait pas 200 effets secondaires possibles (la somme donc) mais que chaque effet secondaire d’une molécule puisse faire une combinaison avec un autre effet secondaire d’une autre molécule : 100^2 = 10 000 (la fameuse interaction). Ben moi par exemple, on me prescrit 22 molécules à consommer, qui vont se frotter ensemble et venir se frotter aux autres molécules qui sont déjà dans mon corps. Interactions médicamenteuses et effets secondaires possibles :
100^22 = 100000000000000000000000000000000000000000000 = 1e+44
soit 44 zéros après le 1.
Là j’ai vraiment compris le rôle du pharmacien. Parce que heureusement il faut faire le tri dans tout ça, ce ne sont que des possibilités. Et puis j’ai pris des hypothèses ultra grossières. Les biostatisticiens auraient pondéré par la fréquence des effets secondaires, considéré que mal d’estomac combiné avec mal d’estomac  = mal d’estomac donc compte seulement pour 1, considéré que ce qui est le plus inquiétant finalement c’est l’effet de deux molécules combinées qui tuent direct, et là ça donne 22*21/2 = 231 combinaisons « seulement » à vérifier, etc. Bref, 2 zéros après un 1 et 44 zéros après un 1 c’est pas pareil, mais dans tous les cas c’est beaucoup, et on comprend que, le pharmacien c’est mieux s’il est malin.
Donc un jour le pharmacien a fait un truc trop stylé. Il m’a mis en garde contre des médicaments prescrits qui allongeaient dangereusement l’intervalle QT (pour en lire davantage sur le sujet, par exemple ce lien du CHU de Rouen, mais sinon Google : il faut chercher QT médicamenteux et pas congénital). Avec cette alerte, le pharmacien a sauvé mon cœur. Et maintenant, on est tellement copains, que bientôt j’irai le retrouver en vacances, dans sa terre de cœur.
Edit : Une lectrice et amie biologiste à l’INSERM fait la remarque suivante : « J’aime bien tes histoires car j’ai une application concrète de ce que je lis dans mes revues sur PubMed. Je connaissais bien le long intervalle QT car c’est le cauchemar des chimistes médicinaux, l’effet secondaire qui envoie à la poubelle 90% des molécules thérapeutiques car les canaux hERG responsables de cet effet sont capables de lier un gros paquet de molécules dites drugable. »
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