La Tulipe et une Fleur

Bon. Y a pas de faute d’orthographe dans le titre. On a tous notre petit paradis. Vous savez, celui auquel vous pensez quand l’anesthésiste vous somme, juste avant de vous injecter propofol et sulfen (tanyl) pour vous endormir : « Pensez à un endroit agréable… »
Moi y a direct Tulipe qui apparaît. Elle me porte sur son dos, avec sa force de demi-sang arabe. Elle est mes poumons, mon dos, ma cheville, mes jambes, mes bras, mon corps tout entier. Elle me fait prendre le monde de haut, ce monde à l’envers qui se fout tellement de ma gueule parfois. On voit très vite qu’elle a du sang arabe Tulipe. Elle est très nerveuse. Mais jamais elle ne me fait tomber.
L’Autorité quand je suis sur Tulipe, c’est une autre Fleur. La monitrice handisport. Elle aussi elle a de la force. Sa force mentale se greffe à moi et devient mon socle. Elle est solide. Elle me donne confiance. Elle me dit de me battre, de donner davantage. Elle me dit aussi que c’est pas grave. C’est incroyable ce pouvoir qu’elle a de vous faire intégrer que « c’est pas grave ». Elle n’est pas dilettante pour autant ; elle a raison. C’est pas grave. Une fille qui a une myopathie des ceintures très avancée veut monter sur un cheval ? ça passe c’est pas grave. Une maladie de Charcot, une sclérose en plaques, une trisomie 21, un autisme ? Rien n’est grave. Tout est possible. Quand vous humez l’air autour de Fleur, vous vous demandez légitimement si c’est une Tulipe ou une fleur de cannabis en face de vous. S’il fallait personnifier le Xanax, il faudrait dire à Pedro Almodóvar de prendre Fleur (je dis ça parce que Pedro adore faire du placement de produit de Xanax dans ses films).
Je vous fais un petit flash-back. Bruit de rembobinage de vieille cassette audio. L’équitation j’ai commencé il y a quinze ans. J’étais pas mauvaise. J’étais pas malade. Et j’aimais ça. J’étais fourrée tous les jours au centre équestre. Quand je ne montais pas, je donnais à manger au chevaux, je nettoyais les boxes, j’allais au pailler ranger les bottes. Pour moi l’équitation c’est LE sport qui est l’école de la vie. Non pas tant le contact avec l’animal, l’obligation de patience, non non : la chute. On dit qu’il faut cent chutes pour faire un bon cavalier. Alors on chute. On se relève. Et tout de suite on se remet en selle. Puis on rechute. On se relève. Et tout de suite on se remet en selle. Et ainsi de suite jusqu’à atteindre l’objectif de cent. Je notais toutes mes chutes sur un petit carnet. J’étais fière. Aujourd’hui je ne sais plus où est ce carnet mais je me souviens que je suis arrivée à une trentaine de chutes. Je ne serai jamais une bonne cavalière. Mais je me suis relevée 30 fois. Vous voyez où je veux en venir ou pas ? Une chute ça vient souvent sans prévenir, comme une grosse claque. Exactement comme la maladie. Alors si je continue de me relever à chaque claque, je ne serai peut-être plus jamais une bonne cavalière, mais je serai peut-être… une « bonne malade » ?
Je voudrais vous parler de deux chevaux qui m’ont marquée quand je montais avant d’être malade. C’est Heliot et Kavongo. Ne vous dites pas : « relou-la-fille-a-des-posters-de-chevaux-collés-partout-dans-sa-chambre-je-ferme-cette-page-internet-les-gens-qui-aiment-le-poney-s’arrêtent-jamais-d’en-parler ». Curieusement Heliot et Kavongo ont tous les deux un lien avec le handicap. A l’époque moi le handicap je savais pas ce que c’était. Ça me faisait un peu pitié, ça me dégoutait, je savais pas quoi faire, je préférais en rester éloignée. Sauf que je m’éprenais de ces chevaux fous. J’étais une casse-cou. Ou bien je voulais arriver le plus vite possible aux 100 chutes. Heliot il aurait pu être connu jusqu’à l’AP-HP. Il envoyait des patients aux urgences quasiment tous les jours par périodes. Moi j’aimais bien le monter ces périodes-là. Je me maquillais vachement, pour au cas où je repartirais en pompiers comme les autres. Ça n’a jamais marché. Je ne suis ni véto ni psychiatre, mais je pense qu’Heliot était schizophrène. Je passais tellement de temps avec lui que j’essayais de le comprendre. Il était vraiment pas méchant de base. Mais quand une fois sur un parcours de CSO il a décidé de désobéir totalement aux directions que je lui indiquais, il a galopé droit sur les petites filles bénévoles qui ramassent les barres sur un parcours (et qui donc sont postées dans un petit coin où elles ne dérangent personne), et bim il m’a balancé sur elles pour que j’aille et les fracasser et goûter le sable de la carrière, voilà là je me suis dis, Heliot était schizophrène. Il avait dû confondre les gentilles petites filles bénévoles avec un gros monstre genre un ours, peut-être que moi aussi j’étais un monstre, il s’était dit « j’ai un corps sur moi là-haut, je vais le propulser bien fort sur le monstre, comme ça tous ensemble on sortira grands vainqueurs ». On n’a pas fait le podium ce jour-là bien sûr. C’était pas ça la règle. Donc voilà, Heliot était handicapé. Et j’aimais ça.
Puis il a y eu Kavongo, moins longtemps. Kavongo c’était un champion, en théorie. Il avait des capacités de saut impressionnantes. C’était aussi ce que j’appelle un chien-cheval. Y a des chevaux qui ne réagissent pas trop à la présence humaine autour d’eux, d’autres qui se posent plein de questions. Chaque fois que vous montiez sur Kavongo, il mettait son encolure à 180° pour être tête vers vous, et il vous reniflait la botte en mode « Bienvenue sur moi mon pote ». Mais à une période Kavongo a fini par se lasser. Il en a eu marre d’être le champion, d’être le gentil chien-cheval, de la routine des reprises de centre équestre. Alors il a commencé à faire tomber, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. Un jour de folie, il a brisé la colonne de Bénédicte. Elle est en fauteuil maintenant. Lui est parti à la boucherie en guise de punition (dédicace à tous les gens qui mangent du cheval et s’en vantent auprès de ceux qui aiment les chevaux, soutien total à Brigitte Bardot). Bénédicte non plus ne deviendra plus jamais « une bonne cavalière ».
Voilà. Deux des amours de ma vie. Après, il y a eu la maladie. Elle est arrivée petit à petit. J’ai cessé de monter à cheval régulièrement, je n’y arrivais plus. Les gens me demandaient : « Alors le cheval ? « , je répondais : « hum j’ai pas trop le temps en ce moment », les gens : « ça te manque pas ?! ». Sans commentaires. J’étais en Thèse à la fac. A la fac, il y a ce principe super excitant des compétitions inter-universitaires. Y a presque tous les sports. En équitation, une fois par mois, on se rendait à un centre équestre, on tirait au sort un cheval, on montait dessus entre 5 et 20 minutes pour faire connaissance, et puis bim on allait devant le jury soit dérouler une reprise de dressage soit enchaîner un parcours de CSO. Comme avait dit une fille de PULV « Ici c’est Bagdad ». C’est vrai que c’était un peu sauvage. A toute compétition (sauf au pentathlon je crois) en principe on connaît son cheval d’avance. On sait s’il n’aime pas qu’on lui tire sur la bouche, s’il abhorre la cravache, s’il a mal au dos…et on agit en conséquence. Là aux compétitions inter-universitaires on faisait comme on pouvait. Mais c’était le jeu ma pauvre Lucette, et c’était super excitant.
Normalement là si vous avez bien lu vous vous dites : « Elle avait dit qu’elle était malade ». Oui. Du coup c’est devenu mon époque honteuse. J’avais connu la cortisone avec la maladie. On m’avait vaguement dit qu’il convenait de ne pas en abuser. Mais je m’étais aperçue de ses vertus insoupçonnées. D’une part elle dégommait mon monstre, d’autre part elle ouvrait mes poumons, je pouvais respirer la vie. Et j’étais jamais fatiguée. Alors voilà, pour pouvoir récupérer mes facultés d’avant, le temps d’une minute trente max de représentation en compétition, une fois par mois, je dégainais la bétaméthasone ou la prednisolone. C’était à la fois trop bon et trop triste. Trop bon parce que ça marchait. L’illusion était là. Personne ne pouvait se douter que j’avais un problème. Et en plus je faisais des bonnes places. Sans prétention j’étais douée. On me faisait des compliments. Une fois un entraîneur (un sérieux, un militaire) m’a dit : « C’est votre truc le saut d’obstacles ! Vous ne voulez pas en faire votre métier ?  » Donc c’était triste. Ce n’était pas moi qui était douée. C’était moi + la cortisone. Moi toute seule j’étais rien.
Bon. J’ai eu mes coupes et mes flots de victoire. Un jour c’était aux Haras de Jardy, on a croisé Marion Cotillard et son fils qui venaient encourager Guillaume (Canet) sur une épreuve de haut niveau. Moi je venais de descendre de cheval, je marchais encore un peu les jambes écartées, telle Georges Duroy dans Bel-Ami de Maupassant. J’avais pas gagné ce jour-là mais je me suis sentie stylée. J’ai eu envie de saluer Marion mais j’avais pas mes lunettes de soleil. Puis j’ai fini ma Thèse. Je ne pouvais plus participer aux compétitions universitaires donc. Je ne regrette rien.
Après, par hasard (bruit de rembobinage de vieille cassette, retour au début), par le biais d’une petite affiche tout discrète, j’ai eu la chance d’apprendre que Fleur existait. Fleur, vous avez compris, même si elle n’est pas médecin, elle est presque médecin tellement elle voit de maladies et tellement elle sait les apprivoiser. Comme un médecin, elle m’a dit qu’on allait arrêter le « dopage ». On allait accepter et adapter. Ils sont très forts ces deux verbes. Il m’a bien fallu trois ans pour les comprendre. Si ça se trouve, j’ai pas encore bien compris. Fleur maintenant me connaît bien. Elle connaît mieux que moi mes limites. Elle sait me dire de faire une pause avant que je tourne de l’œil. Et du coup elle adapte. Elle me propose des espoirs adaptés. Ça résonne ça dans votre tête ? Vous avez vu le film Patients de Grand Corps Malade ? J’ai beaucoup ri. Sauf dans la scène des fauteuil embourbés dans la forêt la nuit. Un espoir adapté. Si vous n’avez pas vu ce film : 1) il faut le voir 2) il faut se passer en boucle cette scène. Au passage, y a quand même quelque chose qui m’a étonnée dans ce film. La médecin du centre dit à un moment à Ben un truc du genre : « Il va falloir oublier le sport Monsieur ». Je me suis insurgée dans ma tête. Non on n’est pas obligé d’oublier le sport, même ça on peut l’adapter. Le handisport c’est un monde merveilleux à découvrir quand la maladie arrive. Le licencié handisport, il devient combattif ; pas toujours vainqueur, mais jamais vaincu.
Un immense merci à Tulipe et Fleur. Elles veulent qu’on aille à Lamotte-Beuvron l’an prochain, leur montrer à tous, comme on s’est bien battues. Je serais Pierre Durand, Fleur serait Marcel Rozier, et Tulipe serait Jappeloup.
PS : lectures poussiéreuses mais efficaces sur l’équitation :
De l’Equitation de Xénophon (400 av. JC)
– l’excellent Epaule en dedans – Secret de l’art équestre du commandant J. de Salins (1931)
PPS : une campagne de l’Association François Aupetit très pertinente sur le sport et le handicap : http://www.ilssontaupremierplan.fr/cest-qui-le-champion
PPPS : Mauvaise idée de détourner l’usage de la cortisone à des fins non médicales. Ils y a beaucoup d’effets secondaires potentiellement graves.
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