Archives de catégorie : En hospit’

L’infirmière au bord de la crise de nerfs

Bon. Une fois j’ai eu la permission du 15 août. Pour ceux qui ne connaissent pas le concept, c’est très curieux. On peut être hospitalisé parfois un peu longtemps, les médecins savent pas forcément trop ce qu’on a, on change l’endroit de la perf (usion) sur les bras ou les mains tous les trois jours, on fait des bilans (sanguins) tous les deux jours, et puis bon, à un moment vient le week-end et là tout le monde se dit que la maladie ça suffit, on prendrait bien deux jours de pause nous aussi. Je dis tout le monde pour inclure aussi vos organes vous voyez ? eux aussi ils en ont marre. Donc l’idéal c’est que les organes soient à peu près au top au bilan du vendredi ou du samedi matin. Quand on leur parle vraiment bien fort ça marche. Truc de malade ça. Ensuite il y a l’apparence du malade. Mieux vaut avoir l’air pas trop malade en fin de semaine, pour commencer à séduire le médecin pour qu’il se dise :  » Hum j’vais peut-être l’envoyer en perm’ çui-là « . Perm’ pour permission donc. Par conséquent, le vendredi et le samedi matin, pour la visite du médecin, si vous êtes une femme, je vous conseille de vous maquiller un max. Si vous êtes un homme, n’hésitez pas à sortir le costume. A la question fatidique : « Alors comment ça va ?« , vous répondez avec un grand sourire : « Très bien Docteur ». Pas grave si vous simulez un peu. On verra ça lundi. Lundi vous redeviendrez tout rabougri. Pour les aspects techniques : vous revenez le dimanche soir en fait. Et votre chambre est « à vous » pour tout le week-end au cas où vous allez pas bien. Vous avez l’impression de louer deux appartements. Vous vous sentez riche.
Du coup cette année-là, le 15 août tombait un lundi. C’était vraiment cool. Parce que donc on pouvait demander/le médecin pouvait décider, de non pas revenir le dimanche soir mais le lundi soir ! C’est pas trop bien ça ?! La maladie pouvait prendre son 15 août en plus du week-end habituel ! Genre grâce au hasard du calendrier, vous étiez guéri un peu plus durablement. Franchement merci le 15 août. Bon ça c’était l’explication du concept de perm’ pour les novices.
Je voulais en fait vous parler ici de cette infirmière qui m’a préparé ma sortie en perm’. Elle était grande et mince. Elle était ni jeune ni vieille mais elle avait quand même tous les cheveux blancs. Elle ne parlait pas. Même pas pour dire : « Bonjour, tension-température« . Elle n’était pas méchante. Une fois je lui avais demandé un verre de plus pour un ami qui était resté après 20h, elle me l’avait donné. Donc elle n’était pas méchante (les visites sont jusqu’à 20h, elle aurait pu mettre mon ami dehors à coup de pied à perf’). Ce samedi avant le 15 août donc, elle est arrivée comme prévu avec un grand sachet transparent, façon gros pochon de weed pour les connaisseurs, avec les médicaments nécessaires pour ma permission. En plus elle m’avait fait un petit papier où elle avait écrit à la main. Samedi, dimanche, divisés en matin, midi, soir, et à côté mon menu pharmaceutique. Elle avait une très belle écriture. Mais elle avait pas écrit mon lundi. Ce fameux lundi bonus du 15 août. Alors j’ai eu peur. J’ai craint pour ma liberté. Et j’ai dit : « Mais en fait ma perm’ c’est jusqu’à lundi ». Elle a serré ses mains fort sur le lit, elle a soufflé, elle a regardé ailleurs, et elle a parlé : « Oh mais j’ai pas que ça à faire moi ». Pour la première fois j’avais entendu sa voix. Elle était ni jeune ni vieille, mais elle était fatiguée. Elle n’était pas méchante. Elle ne m’avait pas regardée en parlant. Ce n’était pas à moi qu’elle parlait. Je sais pas à qui elle parlait. J’ai voulu l’aider. Je voulais surtout pas perdre mon jour de liberté. J’ai commencé à dire : « Si vous voulez je me débrouille pour lundi, j’ai ce qu’il faut à … ». J’ai pas eu le temps de finir, qu’elle avait déjà tourné les talons. J’avais vraiment ce qu’il fallait à la maison. Elle est revenue dans ma chambre, une dizaine de minutes plus tard. Le pochon de weed était davantage rempli mais c’était toujours pas de la weed. Sur sa feuille avec la belle écriture, elle avait rajouté le lundi, avec la même belle écriture. Écriture soignée, appliquée, de quelqu’un de calme, qui ne tremble pas. Elle a dit : « Voilà » et à nouveau elle a tourné les talons. Je sais pas si elle a entendu mon « merci ».
Je suis partie en permission moins fière que prévu. Je me suis dit que je n’étais pas la seule à avoir besoin de liberté.

PS : Le super slogan de l’association le rire médecin, des bénévoles qui se déguisent en clown pour faire rire les enfants à l’hôpital : La maladie ne prend pas de vacances, nous non plus.

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La plus belle chambre de l’AP-HP

Bon. Longtemps je me suis couchée de bonne heure, en pensant à s’il fallait écrire cet article ou non. En général entre amis on partage les bons plans, sauf quand ce sont vraiment des trop bons plans. Là on ne veut pas que ce soit pris d’assaut, et on garde son secret pour soi. Mais je sens qu’entre nous il y a vraiment un bon feeling, une amitié naissante et solide est en train de se tisser. C’est la plus belle chambre de toute l’Assistance Publique.

Croyez-moi, j’en ai testé pas mal. Je n’ai pas réussi à laisser mes avis sur booking ou TripAdvisor, je ne comprends pas. Peut-être c’est parce que le standing est trop élevé.

je vous explique tout. Il faut d’abord mettre le prix. Parce que c’est une chambre dans la zone d’isolement, donc une chambre seule (on évite alors les petits ennuis de la chambre double, cf. l’article sur le PVC en chambre double). D’habitude pour une chambre seule, la sécu vous demande de payer une petite partie, mais en zone d’isolement non. Du coup, prévoyez une infection nosocomiale. Argument choc pour chambre chic, même pas besoin de rajouter de fric. Par exemple, un Clostridium Difficile. C’est très facile. Prenez cinq jours d’antibiotique, de préférence un à spectre large. Et après priez très fort pour que le Clostridium pousse dans votre ventre. Si ça ne marche pas du premier coup, il faut réitérer l’étape antibio spectre large, désolée. On n’a rien sans rien. Ensuite, une fois le Clostri bien installé, prouvé par une petite analyse au labo de ville, vous appelez Micheline. Draguez-la un max. Parlez-lui de son île. De ses vacances. Puis demandez la 932. Si elle n’est pas libre, attendez, souffrez encore un peu. Vous ne voulez QUE la 932.

Voilà, c’est comme ça que j’ai eu la 932. C’était magique. De jour comme de nuit. Regardez-moi cette vue. Tour Eiffel bien sûr, mais aussi les tours Montparnasse et Zamansky de Jussieu, le dôme du Panthéon, les deux tours de Notre-Dame, la pointe de la Sainte-Chapelle, le Centre Pompidou. Je présidais Paris. Du côté des commodités, douche à l’italienne, cuvette des toilettes céramique. Service de chambre irréprochable, verres et couverts pour les convives à la demande. Petit-déjeuner continental inclus. Pension complète. Hublots aux portes pour une ambiance yacht façon River Café. Isolation de très bonne qualité. Donc possibilité de fêtes tous les soirs. Avec un supplément « Docteur je n’arrive pas à dormir » obtention aisée de Rivotril, idéal pour les recettes revisitées du Blue Lagoon, le Rivotril remplaçant très bien le curaçao bleu. S’il fallait émettre un tout petit bémol, il faudrait changer le matelas, parce qu’il est un peu creusé au milieu. Mais bon franchement, 10 étoiles sur 10.

Alors, vous allez où pour vos prochaines vacances ?!

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Le PVC en chambre double

Bon. Elle portait un nom comme dans les Monsieur Madame. Avoir comme voisine Madame Labonne, c’était a priori de bon augure. C’était ma première hospitalisation (on dira « hospit »). J’étais super naïve. Je savais à peine ce que c’était la maladie, alors l’hospit’ encore moins. Madame Labonne était là avec une cirrhose parce qu’il n’y avait plus de place en hépato. Elle me parlait un peu, parfois de choses très savantes. C’était de toute évidence une intello. Elle était arrivée après moi, déboulant en pleine nuit depuis les urgences. Elle avait pris la télé. Ça, ça a été ma première erreur de débutante. Je ne regarde pas trop la télé, je n’aime pas trop le bruit d’une voix en continu. Je préfère lire. Du coup je pensais que dans ce cas, il ne fallait pas prendre la télé. Ô grave erreur ! Parce que Madame Labonne, elle adorait la télé elle… et c’est le premier qui a la télécommande entre les mains qui obtient tous les pouvoirs sur la télé. C’est une sorte de loi de la jungle des hospitalisés. C’est valable même pour les hôpitaux de jour où on est juste en ambu (-latoire). Au mieux on peut essayer de demander de baisser un peu le son. Mais c’est pas toujours gagné. Bref, à l’hôpital, si on n’aime pas la télé, dès que possible on se rue sur la télécommande.

Bon sinon, vous savez déjà que moi, ma maladie, entre autres c’est un problème de pipi-caca (cf. l’article Les toilettes), mais ça ne m’empêche pas d’avoir un trouble maniaque de la propreté. Madame Labonne c’était pas trop pareil. C’était pipi et vomi, plus un peu caca (le fameux PVC du titre), le tout réalisé porte des toilettes ouverte, et même pas dans le trou s’il-vous-plaît, avec une sortie magistrale ensuite cul nu pour regagner son lit. Elle ne nettoyait rien. Clairement la bonne, c’était pas elle. C’était Tatie Danielle à l’hôpital (un film très drôle, tant que vous n’êtes pas dans un périmètre trop proche autour de la Tatie).

Je ne suis pas restée longtemps. Genre trois jours. Mais c’était les trois plus longs jours d’hospit’ de ma vie. Je craignais tous ses passages aux toilettes, je scrutais à travers l’embrasure de la porte pour voir si le crime avait bien été commis comme redouté, et j’allais prévenir le poste de soins pour faire le « ménage ». Une nuit j’ai fait ça trois fois. Je salue bien bas au passage tous les aide-soignants et infirmiers qui n’ont jamais bronché. Je ne salue pas trop la cadre qui n’a pas eu pitié de la jeune petite Manon en formation de maladie chronique, qui suppliait pour un changement de chambre.

Madame Labonne, le personnel a fini par la coucher (le verbe coucher du nom commun couche), l’attacher, la valiumiser. J’aurais écrit cet article en direct avec notre héroïne à côté, à l’époque, il y aurait sûrement eu davantage de colère dans mes propos. Maintenant je repense à Madame Labonne avec une certaine bienveillance. Il y a vraiment quelque chose qui ne devait pas tourner rond chez elle pour qu’elle aime la provoc’ hardcore à ce point. Chaque voisine que j’ai eue après, je compare avec elle. Il y a eu de sacrés numéros. Mais pas aussi crados.

Aujourd’hui, je pense que Madame Labonne n’existe plus. Elle avait le foie de la taille d’une grosse pastèque, elle cachait des bouteilles dans les placards, elle n’était « pas du tout alcoolique ». C’était tendu pour elle. Personne n’est jamais venu la voir. Pourtant elle parlait de son mari, de nombreux amis. Je me dis que peut-être avant la maladie, Madame Labonne n’avait pas été si mauvaise. Elle ne portait peut-être pas si mal son nom. Par contre, juste, dans les Monsieur Madame, en respectant la syntaxe, ça aurait été « Madame Bonne ».

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Le jeu de la biscotte

Bon. C’est un sacré souvenir. J’étais hospitalisée depuis une dizaine de jours. J’avais pas grand chose « dans mon agenda », j’étais sous surveillance. Je m’étais habituée à la routine toutes les trois heures : « Madame Leroux, tension température ». Lisez la routine avec l’accent antillais. Les antillais sont les soleils des Hôpitaux de Paris. De la bouche de l’un d’entre eux, le créole est la seconde langue officielle de l’AP (Assistance Publique – Hôpitaux de Paris). Et tous les matins : « Madame Leroux bonjour, thé ou café pain ou biscottes » (pareil lisez avec l’accent antillais).

Ce matin-là, vers huit heures, après qu’il y a eu le défilé des bilans (sanguins), du changement de draps, du lavage de sol, du traitement du matin, c’est Loïc qui pousse ma porte et hèle depuis le couloir : « Madame Leroux bonjour, thé ou café ». Et puis plus rien. Pas : « pain ou biscottes ». Alors moi, timidement : « thé et…biscottes ? ». Et Loïc de répondre : « Thé ok, mais biscottes non, elles n’ont pas été prescrites ». Vous avez bien lu. Les biscottes n’ont pas été prescrites. Sérieux ?! En fait on sert à quoi nous les chimistes à inventer des molécules ? La médecine c’est de l’épicerie ou bien ? Pardon, c’est que sur le coup, j’étais super énervée, moi le matin j’ai faim !

Finalement Loïc qui était gentil et passionné et patient et délicat et choqué que je sois privée de biscottes, était aller plaider ma cause auprès du médecin. Et j’avais eu mes biscottes (comme vous voyez sur la photo), même double ration. Maintenant je sais que pouvoir manger des biscottes, c’est précieux. Chaque fois que j’en entame une, je cligne des yeux, je pense à Loïc, au médecin qui a prescrit en urgence, au beurre fondant parce qu’il faisait chaud, à la confiture bien sucrée. C’est ma madeleine de Proust.

 

PS : Se délecter toujours avec ce passage de Du côté de chez Swann, de Marcel Proust :
« Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile de toute œuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; »
Edit : Un lecteur me fait pertinemment remarquer qu’il est probable que la madeleine de Proust ait parfois été une biscotte, selon ce que tante Léonie avait dans son placard. Merci à ce lecteur érudit ! -> lien Huffington Post
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Les statues de l’APHP

Bon. Il y a souvent des statues dans les Hôpitaux. Moi je traîne beaucoup dans les Hôpitaux parisiens. Pour l’instant je voulais vous montrer deux statues que je trouve bien curieuses mais doit y en avoir d’autres. Toujours pareil, n’hésitez pas à m’écrire pour que je rajoute vos trouvailles ! La première c’est à l’Hôpital Cochin. Elle est un peu cachée derrière la cafét’ dans la cour, donc on ne la voit pas tout de suite. Je n’ai pas trouvé d’écriteau qui donne une explication. Non mais vous avez vu la bête ?! Moi ça m’évoque « ma petite Manon avec tes maladies incurables voilà comment tu vas finir, bien croustillante ». On dirait qu’elle a grillé au soleil. Une petite odeur de barbecue presque. Une odeur agréable donc. Je me demande qui a décidé de mettre cette statue là et pourquoi ? Donner du courage aux patients ? Les démotiver direct (plutôt ça !) ? Rassurer les médecins impuissants ? Montrer que l’Hôpital ne sert à rien ? Franchement, ça mérite des explications s’il-vous-plaît Monsieur Le Directeur de l’hôpital Cochin !

Deuxième statue. Hôtel Dieu. Ou Hôtel d’yeux. Ceux qui connaissent ont compris ! A l’Hôtel-Dieu il y avait un service hyper pointu en ophtalmologie et urgences ophtalmo. Il a été transféré à Cochin. Je n’ai pas encore testé ce service à Cochin. En tout cas voilà, à l’Hôtel-Dieu, parmi les colonnes aux chapiteaux soignés, parmi les arcades harmonieuses et rigoureuses, trône en plein milieu de la cour, comme un anachronisme, « El Director », dans un accoutrement surprenant aux couleurs criardes. Pareil, aucun écriteau d’explication. Du coup, j’ai voulu me prendre en photo avec. Je lui arrivais au niveau des bottes. C’est toujours bien de lécher les bottes des gens importants. Surtout un Directeur d’Hôpital. Pour négocier une chambre seule par exemple !

Bientôt un post sur les déboires en chambre double !

Edit 2 : depuis l’écriture de ce billet, une autre statue à été inaugurée à l’hôpital Necker. Clairement, c’est Necker qui a la plus grosse.

Edit 1 : Quelques éléments du débat sur Twitter, merci à Martin Hirsch qui nous informe qu’à l’Hôtel Dieu c’est Dupuytren, mais la statue de Cochin est encore un mystère non élucidé ! L’hôpital Cochin indique que c’est l’artiste César (celui des pouces de La Défense et de Marseille) qui fait un « Hommage à Claude Bichat ». Sauf que Claude Bichat…il n’existe pas !!

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