Archives de catégorie : En hospit’

Noël à l’hôpital

Bon. Il y a des dates-clés comme ça à l’hôpital. Le 15 août, les fêtes de fin d’année, le 1er mai. Des dates vides, creuses. Personne ne veut être malade à ces dates-là.

En général, vous trouvez un peu plus facilement un rendez-vous pour une imagerie, un examen désagréable comme une coloscopie, ou d’autres joies de la médecine, autour de Noël. Si vous êtes vraiment malade, c’est pratique. Eh oui, parce que la vraie maladie ne s’arrête pas à Noël bien sûr.

On a déjà expliqué sur ce blog le principe de la permission à l’hôpital pour les week-ends, les jours fériés. Tous les soignants font un effort pour gérer une sortie provisoire du patient, et il revient juste après sa pause passée hors de l’hôpital. C’est un petit sursis. Ce n’est pas toujours possible, quand on est dans un état trop instable par exemple.

Je regarde la série Plus Belle La Vie depuis 10 ans. Voilà c’est dit. Je ne savais pas comment vous le dire, je ne rate pas un seul épisode. Pour la première fois en dix ans, en regardant un épisode de la semaine dernière, j’ai pleuré. J’ai pleuré quand le petit Octave hospitalisé a demandé au Père Noël qui passait dans les services de pédiatrie, une fusée pour sa maman, pour qu’elle vienne le voir au ciel quand il serait une étoile.

Le soir de Noël à l’hôpital, je rêve d’être la mère Noël, d’aller serrer les petits Octave dans mes bras, et de leur dire que tout ira bien. Mais ce n’est pas possible, les patients ne peuvent pas se mélanger comme ça.

Le soir de Noël à l’hôpital, on a tous quelque part au fond de nous, petits ou grands, une âme d’enfant.

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Le bon secrétaire

Bon. Y a un métier à l’hôpital dont on parle peu. On cherche souvent « un bon médecin ». On fait bouger tout son carnet d’adresses, on se retrouve à appeler des gens qu’on n’aurait jamais osé appeler. On ne pense jamais au secrétaire du fameux soit-disant bon médecin. Enfin pas assez. Parce qu’en fait ça peut tout changer. Le bon médecin devient moins bon si son secrétaire oublie votre bilan (=votre prise de sang) sur le fax. Le bon médecin devient moins bon si son secrétaire vous dit « Je vous tiens au courant du résultat de la biopsie » alors que ça fait…(je repense à toi, je calcule dans ma tête, voilà) un peu plus d’un an que j’attends qu’on me tienne au courant du résultat de la biopsie. Évidemment on peut aussi appeler le secrétaire pour lui rappeler de vous tenir au courant, faire appeler directement l’anapath’ (=anatomopathologiste), etc. Mais on apprécie vraiment, un bon secrétaire.

Du coup je vous prends l’exemple de Stéphanie, qui m’enchante littéralement à chaque fois que j’ai besoin d’elle. Stéphanie c’est la secrétaire de mon médecin qui me prescrit mon médicament en ATU (heureusement que j’écris ce billet maintenant parce que figurez-vous que, ça y est, mon ATU est passée en AMM, bravo à ANSM de bien bosser, de lire le blog, de bien bosser, de lire le blog…) Donc quand je téléphone à Stéphanie, je dis bonjour, je dis que je suis une patiente du docteur C, j’expose la raison de mon appel et après environ douze secondes elle me coupe systématiquement et elle me fait : « Vous êtes Madame Leroux ? » Je la soupçonne de jouer à deviner comme ça tous les patients pour pimenter sa journée. Donc je ne me présente jamais, pour qu’on puisse jouer. Elle ne s’est jamais plantée avec moi. Pourtant on s’appelle genre que tous les trois mois, si tout va bien. Quand je lui dis « oui, encore bravo pour avoir deviné » elle sourit. Vous avez remarqué comme on entend au téléphone quand quelqu’un sourit ? Le sourire c’est important.

Donc là, je ne voulais pas prendre rendez-vous, ni le CR (=compte-rendu) de l’anapath’ sur ma dernière biopsie, il y avait un problème avec le renouvellement de mon ATU. Pour changer… C’est la pharmacie hospitalière qui m’avait avertie qu’elle n’avait rien reçu, même si ouf, pour rajouter un mois de traitement, elle avait pu s’arranger. Pourtant avec le Docteur C et Stéphanie, on avait lancé la demande un mois avant la fin de la précédente ATU. C’était un vrai travail d’équipe. Mais ça avait planté on ne sait pas où, et je risquais de me retrouver sans traitement. Ça ne plaisait pas à Stéphanie ça. Stéphanie m’a dit « Je vous rappelle ». Alors voilà, en toute amitié, en toute honnêteté, en toute humilité, en toute sympathie, en toute rigolade, quand quelqu’un, n’importe qui, à l’hôpital, vous dit : « Je vous rappelle », très souvent ça veut dire : « Next« . Désolée pour ceux qui n’ont pas suivi cette émission très intéressante. Peut-être qu’il aurait fallu un peu plus d’hospitalisations…? Bref donc moi quand j’entends « next », j’ai pris pour habitude de me mettre des rappels, pour moi, rappeler. C’est même une externe sympa qui m’avait dit ça quand j’étais « une débutante » : « C’est l’hôpital hein, faut harceler. »

Ben Stéphanie, y a jamais besoin de la rappeler, de lui rappeler. Sur ce problème particulier, elle m’a appelée tous les jours, pour me tenir au courant, pendant genre une petite semaine. Si j’entendais pas son appel elle laissait un message. Puis elle m’envoyait un mail pour me dire qu’elle m’avait laissé un message. Et elle mettait l’ordo en PJ. Puis elle me rappelait pour me dire qu’elle m’avait envoyé un mail et qu’attention il pouvait être allé dans les spams. Voilà vous avez compris, elle est en or la Stéphanie du Docteur C. Et quand tout le monde dit que le Docteur C est super (c’est vrai), j’aurais bien envie qu’on rende à César ce qui est à César, et qu’on souligne qu’il y a aussi, Stéphanie.

Maintenant après avoir encensé Stéphanie, j’ai envie de vous raconter un autre secrétaire. Cette fois le secrétaire est un homme, parce que non, ça n’arrive pas qu’aux femmes. Ça arrive même à des hommes très bien, puisque Wikipedia dit que Stéphane Plaza avait envisagé dans un premier temps de devenir secrétaire médical. Les habitués de « Recherche appartement ou maison » et compagnie reconnaîtront bien là la qualité de commère éventuellement nécessaire au métier de secrétaire. Alors c’est parti. Moi aussi quand je m’ennuie, je peux enclencher mon mode commère, on dira plutôt ici, le mode furetage, pour votre plus grand plaisir, lecteurs !

Je sortais du Docteur et il fallait reprendre rendez-vous au « Bureau des rendez-vous », un bureau avec une porte fermée et une petite vitre, sur laquelle étaient à demi-collées des affiches de l’AP-HP. J’ai regardé rapidement à travers la vitre de la porte fermée, il était midi. Je demande en face à l’ « Accueil des consultations » si le « Bureau des rendez-vous » est parti manger. L’accueil me dit : « Non normalement il est là ». Je retourne voir par la petite fenêtre. Effectivement ça bouge à l’intérieur, et la porte s’ouvre, un homme qui se tient bien droit apparaît, une main sur la poignée de la porte, l’autre main qui touche furtivement sa blouse. « Madame ? » dit-il, pendant qu’une autre madame, en blouse aussi, sort furtivement d’un semblant d’arrière bureau du « Bureau », en ne se tenant pas très bien droite, et, disparaît. J’ai bien aimé ce truc bizarre.

J’ai dit que le Docteur m’avait dit de reprendre rendez-vous dans trois mois. Il a explosé de rire : « Ah les médecins ». Pendant qu’il fouillait le planning, on a sympathisé. Il m’a dégoté un rendez-vous vraiment stylé, à trois mois et demi. Il m’a dit tout fier : « Ah je ne peux pas mieux faire ! » A l’heure où l’hôpital aussi se met à Doctolib, ce petit coup de pouce/pousse, qui ne peut être que le fait d’un humain, m’a fait penser au jeitinho brasileiro. Le jeitinho c’est tellement brésilien qu’il vaut mieux aller au Brésil pour vraiment comprendre ce que c’est. C’est plus prononcé à Rio qu’à São Paulo. Mais bon, vous avez compris en gros.

Comme si ce service/jeitinho ne suffisait pas, le « Bureau » ajoute : « Vous avez raison de consulter ce médecin, c’est le médecin des stars !  » Tiens donc. Et là tout fier de m’énumérer quatre noms de stars qui viennent dans le service. Moi je demande : « Hum, mais vous avez vraiment le droit de me dire ça ? » Et lui, explosant de rire, encore : « Bien sûr que non, mais vous n’êtes pas paparazzi, sinon on se ferait de suite chacun 10 000 euros ». Il ne croyait pas si bien dire… notre bon secrétaire ! Le voilà en vedette sur le net ! Heureusement pour tout le monde je n’ai pas (encore trop) la dalle et je ne vous livre pas, en pâture, le noms de ces stars, qui affectent maintenant, mon em-pathie.

Fallait finaliser la discussion avec le « Bureau des rendez-vous ». Vous voyez venir le problème ou pas ? Il avait la langue bien pendue notre bon secrétaire, alors je lui ai dit que je ne voulais pas lui donner mon nom, si c’était pour le répéter, au tout venant. Il a ri encore : « Ah mais vous, vous n’êtes pas célèbre ! » Heureusement. J’ai été obligée de donner mon nom. Mais en échange j’ai exigé son prénom. Je vous le livre en partie : ça sonnait comme Blaise. Vraiment à l’aise, ce Blaise !

Je ne lui ai rien dit pour le blog évidemment ; ça reste entre nous, tout ça 😉

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Elle attendait Godot

Bon. Un jour j’ai eu envie de vacances. Le train-train quotidien métro-boulot-dodo j’en étais lasse, alors je me suis fait un séjour aux maladie infectieuses et tropicales. Vous avez compris pourquoi « et tropicales ». J’avais envie de vacances j’ai dit.

Alors je sais pas vous, mais moi je fantasmais vachement sur ce type de service. D’abord pour faire plus in on dira maladies inf’, mais on garde bien les tropiques en tête. Donc j’étais super curieuse, je m’attendais à des portes SAS, fermées à triple tour, des odeurs de javel puissantes, toutes les blouses blanches en scaphandre type Thomas Pesquet quand il faisait une sortie dans l’espace, et les patients retranchés dans leurs chambres individuelles, cela va sans dire. Je voulais des vacances, je ne voulais pas m’encombrer du problème du PVC en chambre double.

Je me suis fait accueillir par Marie-Thérèse. Elle n’était pas en scaphandre. D’ailleurs aucune des blouses blanches ou bleues n’étaient en scaphandre. J’étais super déçue. Je lui pose des questions pour essayer quand même de satisfaire mon fantasme :

« Qu’est-ce qu’il y a comme autres maladies ici ? »

Marie-Thérèse : petit sourire amusé, presque clin d’œil en mode t’inquiète-poupée-tu-vas-pas-t’ennuyer, lentement :

« Nous avons de tout. »

(Accent antillais. Cliquez sur le lien si vous me trouvez un peu suspecte genre raciste. Je dis pas ça façon sketch des Inconnus sur l’hôpital. S’il y avait la fonction « ajouter un hyperlien sonore », je voudrais vous faire l’accent parce que c’est beaucoup plus chantant avec. Ou bien faudrait que je me lance dans du stand-up. Bon pas grave, faites-le vous.)

Je me suis sentie au supermarché. Y avait de tout, toutes les tailles, toutes les marques, toutes les saveurs. Ça allait être de belles vacances. Marie-Thérèse voyait que je voulais en savoir plus, elle hésitait parce que peut-être elle avait pas trop le droit de dire. Mais je sentais qu’elle sentait que je kiffais, et je crois qu’elle kiffait aussi. Alors elle a repris :

« Des virus zika, des fièvres inexpliquées, des tuberculoses.  »

(Toujours accent antillais)

Elle avait dit « tuberculose ». Ça a fait tilt dans ma tête parce que mon Humiracle et les tuberculoses, ça ne faisait pas bon ménage (voir par exemple cet article de Clinical Infectious Diseases de chez Oxford Academic). J’ai senti que j’irais trop loin si je demandais où étaient les tuberculoses. Je me suis dit que c’était pas grave, je les entendrais tousser. Je n’étais pas inquiète.

Marie-Thérèse m’a laissée là. J’ai inspecté la chambre telle Grenouille de Patrick Süskind, il n’y avait pas trop d’odeurs à se mettre sous le nez. Hypochlorite de sodium, salicylate de benzyle, acide chlorhydrique, butylphenyl methylpropional, hexyl cinnamaldehyde, benzisothiazolinone, alpha-isomethyl ionone, mon nez affûté de chimiste cherchait tout. Ben tout ça… bof. J’étais un peu déçue.

Le lendemain après-midi – le matin c’est le branle-bas de combat à l’hôpital, c’est pour ça que les visites ne sont pas autorisées, et que vous devez rester dans votre chambre – j’ai fait ma petite inspection du service. J’aime bien repérer le bureau des internes, le poste de soins, la configuration des chambres. C’était curieux, juste en face de ma chambre il y avait une petite salle détente, avec des canapés, ni trop jeunes ni trop vieux, et même un vélo d’appartement. C’était classe. Je me suis demandé si on pouvait faire des parties de jeux de société, ou des tournantes sur le vélo. Tous les virus zika, tuberculoses et autres fièvres inexpliquées se mélangeraient pour donner une grosse soupe de virus, bactéries, parasites, champignons, protozoaires, et si ça se trouve, en jouant comme ça on guérirait tous. Bon là je fantasmais. En fait y avait personne dans la salle détente. Elle semblait abandonnée depuis des années. Elle était poussiéreuse. On n’avait pas le droit de sortir de nos chambres ni de traîner dans le couloir sans raison, pour éviter la grosse soupe, justement.

Il y avait un petit fauteuil à l’orée de la salle détente, à quelque cinq mètres de ma porte. J’ai fini par remarquer qu’il n’était pas toujours vide. Une petite dame très âgée, maigre et chétive, cyphosée, aimait s’y poster. De là elle surveillait toutes les allées et venues du personnel. Comme je vous ai dit, elle n’avait pas le droit de rester là. Parfois des blouses blanches lui disaient : « Allez, il faut retourner dans votre chambre », ils la prenaient par-dessous le bras, la raccompagnaient. Cinq minutes après elle était de retour. D’un côté elle me faisait peur (la fameuse soupe), d’un côté elle attisait ma curiosité. Alors une fois je suis passée près d’elle, l’air de rien. Elle m’interpelle : « S’il-vous-plaît, vous avez l’heure ? ». Drôle ça. Je lui donne l’heure et je me re-cloître dans ma chambre. Une autre fois que je sors et qu’elle était là à son poste, rebelote : « S’il-vous-plaît, vous avez l’heure ? ». J’étais avec des copains dans la chambre cette fois. Alors j’ai trop eu envie de faire un test. J’ai fait sortir un copain, je lui ai dit de viser la mamie et de revenir. Elle avait redemandé l’heure. A deux minutes d’intervalle. C’était touchant. C’était donc ça qu’elle voulait, savoir l’heure. Elle devait compter les secondes entre chaque personne qui lui donnait l’heure, pour vérifier si elle en était toujours au bon timing. Et puis elle voulait peut-être savoir quelles personnes étaient dignes de confiance. Elle avait mis en place ce petit stratagème très malin il faut le reconnaître. Mais elle attendait quoi en fait ? Une visite ? Un médecin ? La guérison ? La…mort (vous savez, en noir avec sa grande faucille) ? Je ne suis pas restée en vacances assez longtemps pour trouver la réponse. Je me suis dit qu’elle attendait Godot. Dans toute cette soupe de virus, bactéries, parasites, champignons, protozoaires, elle avait mis sa petite pincée de poésie.

Lectures annexes :
Le Parfum, Histoire d’un meurtrier, (en allemand : Das Parfum, die Geschichte eines Mörders) de Patrick Süskind (préparez le Vogalène à côté pour la nausée)
En attendant Godot de Samuel Becket (pour ceux qui n’aiment pas lire, le livre est pas long)

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La douche chaude

Bon. Une fois j’ai été hospitalisée dans un bâtiment qui portait le nom de Maurice Mayeur (Docteur en Médecine, 1901-1964). J’étais entre de bonnes mains avec Maurice ; c’était le mailleur.
C’était l’équipe de soignants la plus sympa que j’aie connue. Ils étaient intelligents aussi. Je voyais un nouveau sénior tous les matins, qui décidait d’un nouveau truc tous les matins, mais c’était toujours intelligent. C’était par contre toujours le même infirmier de nuit qui s’occupait de moi. J’aimais bien ça. Que ce soit toujours le même. Et qu’il soit sympa. On avait à peu près le même âge. Il s’appelait Gabriel. Il était tout gringalet, le visage creusé par la maigreur. Je semblais en meilleure santé que lui. Il avait de belles boucles brunes, la peau claire, laiteuse. Il venait s’occuper de moi, et après il restait un peu, selon le temps qu’il avait, à discuter. Il était drôle. Je lui demandais : « Vous prenez pas plus de précautions quand vous êtes en contact avec les patients contagieux ? ». Il répondait en sautillant pour bien montrer qu’il était énergique : « Non j’ai des supers anticorps ».  C’était l’ange Gabriel.
Une nuit (une de plus) je n’arrivais pas à dormir, Gabriel était déjà passé. Il était peut-être 1h. Je me sentais sale. J’avais un peu froid. Alors j’ai eu envie de prendre une douche. Une douche chaude. C’était bon. J’avais l’impression de laver la maladie. Après la douche, il fallait se rhabiller. Comme tout le monde après une douche n’est-ce pas ? Sauf que, est-ce que vous avez déjà pris votre douche avec une perf’ et plusieurs poches ? Déjà une poche c’est pas évident, plusieurs, le défi est d’autant plus grand. Pour ceux qui ne connaissent vraiment pas, les poches ce sont les contenants dans lesquels sont les liquides qui passent en intraveineuse par une aiguille dans votre peau (=la perf’). Et pour que les liquides passent dans le bon sens (je vous épargne un petit cours de méca fu) les poches sont suspendues sur un genre de grand porte manteau à roulettes qu’on appelle pied à perf’. La première chose à faire quand vous arrivez en hospit c’est de choper (shoper ?) un pied à perf’ qui roule bien (c’est pas toujours gagné), ergonomique, réglable, pour passer les zones à plafond bas. Des performances du pied à perf’ dépendront votre degré de liberté pendant toute votre hospit’. Ce truc à l’hôpital c’est votre meilleur ami. Partout où vous irez vous traînerez le pied.
Donc d’habitude en prenant mon temps j’arrivais toujours à me rhabiller. Je suis une femme d’expérience comme je vous ai déjà dit. J’avais remarqué que ce qui était pratique c’était les hauts de fitness élastiques, avec les trous pour les bras bien échancrés. Un genre de Marcel quoi. Ça on ne vous le dit jamais avant une hospit’. Bref, chaque fois que j’arrivais à me rhabiller avec ma perf et les poches, je me trouvais super intelligente. De m’en sortir avec tous ces tubes. Pour essayer de vous expliquer au cas où vous avez pas vécu le truc, c’est un peu comme réussir à démêler deux kits mains libres qui traînaient dans votre sac, en choisir un, le passer dans votre manche de veste comme les enfants à qui on attache les gants pour pas qu’ils les perdent. Comme j’avais aussi une côte cassée, par solidarité avec moi, faites le coup du kit main libre en vous tenant droit comme en I, sans jamais vous pencher, sans contracter vos abdominaux, sans rigoler, sans pester.
Mais cette nuit-là, malgré toutes mes tentatives, je n’arrivais pas à me rhabiller seule après la douche. La douche avait duré longtemps. Il était presque 3h. C’est technique aussi de se laver avec un seul bras et une côte cassée (il ne faut pas mouiller le bras perfusé). D’où l’intérêt du maillot de bain de la photo, au cas où quelqu’un débarque pour une « tension-température » ou autre. Alors, assise sur le lit, torse nu, J’ai commencé à pleurer. Beaucoup. A chaudes larmes. Chaudes comme la douche.
Je ne comprenais pas. Je n’avais pleuré pour rien. Même pas quand aux urgences on m’avait dit qu’il fallait rester. Même pas quand on m’avait dit que ça pouvait beaucoup se compliquer (regard noir du Docteur). Et là, parce que je n’arrivais pas à m’habiller, je pleurais. Je ne me sentais plus du tout intelligente. Alors j’ai fait un truc que je faisais pas souvent. J’ai appelé. Il devait être 3h30.  J’espérais que l’ange vienne. Finalement c’est l’opposé de Gabriel qui s’est présenté, physiquement je veux dire. Un grand gaillard, très musclé, sans cheveux, que je n’avais jamais vu. Le genre de gars que vous imaginez en Marcel. J’ai eu honte. Je lui ai dit, minable, entre deux sanglots, en dissimulant tant bien que mal ma poitrine nue, tête baissée, que je n’arrivais pas à m’habiller. J’ai eu peur qu’il me dispute. De l’appeler pour ça, d’avoir pris une douche en pleine nuit, de pleurer pour rien. Il ne m’a pas disputée. Il m’a habillée calmement. Il m’a souri. Il m’a souhaité une bonne nuit. Il est parti. C’était un autre ange. Je ne l’ai pas revu. Je n’ai pas su son prénom. C’était peut-être Maurice.
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Le python de Philippe

Bon. C’est l’histoire du Docteur Philippe, qui était fan de pythons. Il avait trois terrariums chez lui. Il m’en parlait de ses serpents. Il me disait comme c’était excitant. Ils n’étaient pas venimeux. Donc pas directement mortels. Mais ils pouvaient s’ils voulaient, vous faire un gros câlin, vous entourer, de bas en haut, glisser depuis votre cheville jusqu’à l’aine, puis de la taille jusqu’au cou, et venir vous faire un gros bisou sur la joue. C’était un jeu dangereux. Mais Philippe était joueur.

Je blague.

Philippe était le sénior du service cet été-là. L’unique sénior ça veut dire le boss, pour ceux qui ceux qui ne sont pas familiers avec l’hosto. C’était sympa parce que l’été, surtout août, il n’y a personne à l’Hôpital, alors les Grandes Visites, dont vous avez toujours super peur d’habitude (super bien décrites dans « Carnet de santé foireuse« , de Pozla, allez voir car je ne ferai pas mieux et l’ouvrage est génial) et ben là elle deviennent toutes mignonnes, ambiance familiale. Des copains m’avaient offert une figurine en forme de cheval (cf. photo ci-dessous). Donc Philippe a commencé la Grande Visite par : « Pourquoi un cheval? » Un interne bien élevé a répondu à ma place : « Parce que le cheval c’est trop génial ». Il voulait s’assurer de valider son stage. Mais Philippe préférait quand même les pythons. Vous comprendrez après. Il me demande comment ça va : « Alors comment ça va Madame Leroux ce matin ? ». Moi j’en avais marre, je voulais sortir. J’avais fait le point de mes symptômes sur un petit carnet. Telle l’interne qui voulait valider son stage, je fayotais. J’ai tout balancé à Philippe sur un plateau d’argent. J’avais passé une partie de ma nuit sur PubMed.

Philippe a un petit bouc bien taillé. Un peu démodé mais tout le monde dit que ça le rend sexy. D’ailleurs il ne le sait pas, mais son surnom c’est « Docteur Sexy », de la bouche de l’un de ses étudiants. Donc, mon plateau d’argent de symptômes sous le nez, il s’est caressé le petit bouc, avec des mouvements lents et répétitifs, pendant une bonne minute. Il réfléchissait.

« C’est une mastocytose »

C’est sorti comme un gros jet, direct du petit bouc. Puis silence. Puis : « J’y crois pas trop quand même ». Grillé. Pris en flagrant délit de tentative de rattrapage sur « l’annonce du diagnostic » dont on parle tant, le traumatisme des patients, etc… Moi je ne sais pas si j’ai été traumatisée mais j’ai trouvé ça stylé. Il avait sorti ça spontanément, sans rien contrôler, comme un éclair. Un éclair de génie.

Voilà, ce jour-là, cette belle matinée d’été, Philippe m’a fait cadeau d’un de ses pythons. Alors que tous les autres Chers Confrères avaient pataugé, n’avaient pas pensé, n’avaient pas osé, par excès de gentillesse, me donner en pâture à l’animal, lui l’avait fait. Classe. Beau Gosse. Sexy.

PS : si vous vous demandez ce qu’est une mastocytose, je vous invite dans un premier temps à demander à Google, ce que j’avais fait évidemment ! Bonne dégustation.

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Le Prince aux petits pois

Bon. J’étais hospitalisée. Promis un jour j’arrêterai de vous parler d’hôpital ; la maladie chronique c’est pas que ça. Mais quand même l’hôpital ça a ses perles. On dira ici pour les besoins de cet article, l’hôpital ça a ses pois, les perles et les pois étant assimilés à des sphères idéales de rayon quelconque R et de centre O. Pas ses poids. Ses pois.

Donc j’étais hospitalisée. « Soyons francs puisqu’on est en France », je me souviens d’un type perfusé en train de balader dans les couloirs, qui assénait ça au tout-venant, avec un petit air de folie néanmoins avenant. Donc, soyons francs, je me faisais chier, sans mauvais jeu de mots. Du coup, j’avais l’ouïe et l’œil à l’affût de tout. Vous visualisez votre gardienne d’immeuble portugaise ? Voilà c’était moi (je me permets ce vieux racisme à deux balles un peu car je suis une « binationale » et que j’aime profondément mes deux pays).

Je voulais les petits potins entre aide-soignants, infirmiers, brancardiers, séniors, internes, externes, savoir qui était quoi, qui faisait quoi avec qui. Et puis y avait les voisins. Les malades donc. Sans se connaître, sans même se voir, on savait vachement de trucs les uns sur les autres. On savait qui crachait, qui toussait, qui avait la diarrhée, qui vomissait, qui râlait, qui pleurait, qui criait. Un jour je me souviens m’être dit : « tiens lui il a moins vomi aujourd’hui, il va bientôt sortir ». J’aimais bien m’imaginer la tête qu’il avait celui qui vomissait. Son métier. Sa vie à côté de la maladie. Je m’imaginais tout. Du SDF au Prince du Qatar.

Un jour y a eu un nouveau voisin en face de ma chambre. En face c’est super comme spot parce qu’on entend beaucoup plus que vomi, pipi, etc : on entend la voix. Alors j’ai tout écouté. D’abord c’était un homme. Y a en premier l’interne qui est venu, il a fermé la porte, zut. Puis y a eu l’externe. L’externe c’est trop mignon. Genre ça oublie de fermer la porte. Et puis c’est tout timide. Ça vous dit : « Bonjour je suis l’externe » alors que potentiellement vous savez pas ce que c’est qu’un externe. Première définition du Larousse : « Élève qui suit les cours d’une école sans y coucher et sans y prendre ses repas. » Donc : il est mignon il suit les cours à l’hôpital mais il y couche pas et il y prend pas ses repas ? C’est pas ça en fait. Bref, peu importe. L’externe, aussi, il ne dit pas : « Je dois vous faire un toucher rectal », il dit : « Excusez-moi, si vous voulez, enfin, si vous acceptez, je vais vous faire un toucher rectal, c’est nécessaire, parce que l’autre jour y a un patient qui est arrivé, à qui j’ai pas osé faire de toucher rectal, il est reparti, et il est revenu cinq jours après avec un abcès gros comme un abricot, et je me suis fait engueuler, donc encore désolé, faudrait que je vous fasse un toucher rectal, s’il-vous-plaît, vous comprenez ». Voilà c’est vraiment trop mignon un externe. Bref, de l’externe je n’ai pas appris grand-chose non plus sur le voisin d’en face, ils ne parlaient pas assez fort.

Et là est venu le diét’ (éticien). J’aimais bien le diét’ il était super sympa. Il parlait fort. C’était pratique. Du coup il a commencé à parler bouffe avec le voisin d’en face : « Vous mangez quoi d’habitude ? vous avez des restrictions particulières ? ». Et le voisin de répondre : « Je commence chaque repas par une assiette de petits pois, j’aimerais continuer comme ça ici, je les aime ni trop chauds ni trop froids, tièdes c’est bien…blablabla…blablabla… ». Vous avez bien lu. C’était 1) un grand bavard 2) il commençait chaque repas par une assiette de petits pois ! Ha-llu-ci-nant. Je vous jure que j’invente pas. Ok parfois quand j’écris ici je mélange un peu les histoires, je rajoute un peu des descriptions où mon imagination de gardienne d’immeuble en kif logorrhéique se perd, mais là non. Le mec commençait chaque repas par des petits pois. Et il voulait que ça continue à l’hôpital. Je sais pas où ira mon blog, mais je me dis que ça pourrait devenir un petit guide pour les malades. Genre comment survivre à l’hôpital, à la MDPH, à CAP Emploi, etc…et ce Prince au petits pois, il aurait peut-être eu besoin d’un guide comme ça. Parce que, pour ceux qui savent pas, l’hôpital en fait c’est pas le Flunch. On choisit pas comme ça en mode posey. D’un autre côté c’était louable. Le mec, dans la rude et dure épreuve de la maladie, poursuivait droit dans ses bottes, le long fleuve tranquille de sa vie. Et voulait donc continuer la routine des petits pois. Moi j’ai cru que le diét’ allait lui expliquer. Que ce serait pas possible. Ben non. Le diét’ qui était super sympa a dit « Monsieur, on va voir ce qu’on peut faire, mais vous savez c’est compliqué…blablabla… ». Le diét’ était sympa et bavard aussi. Voilà. Évidemment, les repas sont arrivés, le Prince aux petits pois n’a pas eu ses petits pois. Il n’est pas resté longtemps. J’ai pas réussi à savoir si c’était à cause qu’il avait pas eu ses petits pois.

Lecture annexes :
La princesse au petit pois de Hans Christian Andersen. Rayon Jeunesse.
L’élégance du hérisson de Muriel Barbery. Une gardienne d’immeuble. Sublime.

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L’infirmière au bord de la crise de nerfs

Bon. Une fois j’ai eu la permission du 15 août. Pour ceux qui ne connaissent pas le concept, c’est très curieux. On peut être hospitalisé parfois un peu longtemps, les médecins savent pas forcément trop ce qu’on a, on change l’endroit de la perf (usion) sur les bras ou les mains tous les trois jours, on fait des bilans (sanguins) tous les deux jours, et puis bon, à un moment vient le week-end et là tout le monde se dit que la maladie ça suffit, on prendrait bien deux jours de pause nous aussi. Je dis tout le monde pour inclure aussi vos organes vous voyez ? eux aussi ils en ont marre. Donc l’idéal c’est que les organes soient à peu près au top au bilan du vendredi ou du samedi matin. Quand on leur parle vraiment bien fort ça marche. Truc de malade ça. Ensuite il y a l’apparence du malade. Mieux vaut avoir l’air pas trop malade en fin de semaine, pour commencer à séduire le médecin pour qu’il se dise :  » Hum j’vais peut-être l’envoyer en perm’ çui-là « . Perm’ pour permission donc. Par conséquent, le vendredi et le samedi matin, pour la visite du médecin, si vous êtes une femme, je vous conseille de vous maquiller un max. Si vous êtes un homme, n’hésitez pas à sortir le costume. A la question fatidique : « Alors comment ça va ?« , vous répondez avec un grand sourire : « Très bien Docteur ». Pas grave si vous simulez un peu. On verra ça lundi. Lundi vous redeviendrez tout rabougri. Pour les aspects techniques : vous revenez le dimanche soir en fait. Et votre chambre est « à vous » pour tout le week-end au cas où vous allez pas bien. Vous avez l’impression de louer deux appartements. Vous vous sentez riche.
Du coup cette année-là, le 15 août tombait un lundi. C’était vraiment cool. Parce que donc on pouvait demander/le médecin pouvait décider, de non pas revenir le dimanche soir mais le lundi soir ! C’est pas trop bien ça ?! La maladie pouvait prendre son 15 août en plus du week-end habituel ! Genre grâce au hasard du calendrier, vous étiez guéri un peu plus durablement. Franchement merci le 15 août. Bon ça c’était l’explication du concept de perm’ pour les novices.
Je voulais en fait vous parler ici de cette infirmière qui m’a préparé ma sortie en perm’. Elle était grande et mince. Elle était ni jeune ni vieille mais elle avait quand même tous les cheveux blancs. Elle ne parlait pas. Même pas pour dire : « Bonjour, tension-température« . Elle n’était pas méchante. Une fois je lui avais demandé un verre de plus pour un ami qui était resté après 20h, elle me l’avait donné. Donc elle n’était pas méchante (les visites sont jusqu’à 20h, elle aurait pu mettre mon ami dehors à coup de pied à perf’). Ce samedi avant le 15 août donc, elle est arrivée comme prévu avec un grand sachet transparent, façon gros pochon de weed pour les connaisseurs, avec les médicaments nécessaires pour ma permission. En plus elle m’avait fait un petit papier où elle avait écrit à la main. Samedi, dimanche, divisés en matin, midi, soir, et à côté mon menu pharmaceutique. Elle avait une très belle écriture. Mais elle avait pas écrit mon lundi. Ce fameux lundi bonus du 15 août. Alors j’ai eu peur. J’ai craint pour ma liberté. Et j’ai dit : « Mais en fait ma perm’ c’est jusqu’à lundi ». Elle a serré ses mains fort sur le lit, elle a soufflé, elle a regardé ailleurs, et elle a parlé : « Oh mais j’ai pas que ça à faire moi ». Pour la première fois j’avais entendu sa voix. Elle était ni jeune ni vieille, mais elle était fatiguée. Elle n’était pas méchante. Elle ne m’avait pas regardée en parlant. Ce n’était pas à moi qu’elle parlait. Je sais pas à qui elle parlait. J’ai voulu l’aider. Je voulais surtout pas perdre mon jour de liberté. J’ai commencé à dire : « Si vous voulez je me débrouille pour lundi, j’ai ce qu’il faut à … ». J’ai pas eu le temps de finir, qu’elle avait déjà tourné les talons. J’avais vraiment ce qu’il fallait à la maison. Elle est revenue dans ma chambre, une dizaine de minutes plus tard. Le pochon de weed était davantage rempli mais c’était toujours pas de la weed. Sur sa feuille avec la belle écriture, elle avait rajouté le lundi, avec la même belle écriture. Écriture soignée, appliquée, de quelqu’un de calme, qui ne tremble pas. Elle a dit : « Voilà » et à nouveau elle a tourné les talons. Je sais pas si elle a entendu mon « merci ».
Je suis partie en permission moins fière que prévu. Je me suis dit que je n’étais pas la seule à avoir besoin de liberté.

PS : Le super slogan de l’association le rire médecin, des bénévoles qui se déguisent en clown pour faire rire les enfants à l’hôpital : La maladie ne prend pas de vacances, nous non plus.

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La plus belle chambre de l’AP-HP

Bon. Longtemps je me suis couchée de bonne heure, en pensant à s’il fallait écrire cet article ou non. En général entre amis on partage les bons plans, sauf quand ce sont vraiment des trop bons plans. Là on ne veut pas que ce soit pris d’assaut, et on garde son secret pour soi. Mais je sens qu’entre nous il y a vraiment un bon feeling, une amitié naissante et solide est en train de se tisser. C’est la plus belle chambre de toute l’Assistance Publique.

Croyez-moi, j’en ai testé pas mal. Je n’ai pas réussi à laisser mes avis sur booking ou TripAdvisor, je ne comprends pas. Peut-être c’est parce que le standing est trop élevé.

je vous explique tout. Il faut d’abord mettre le prix. Parce que c’est une chambre dans la zone d’isolement, donc une chambre seule (on évite alors les petits ennuis de la chambre double, cf. l’article sur le PVC en chambre double). D’habitude pour une chambre seule, la sécu vous demande de payer une petite partie, mais en zone d’isolement non. Du coup, prévoyez une infection nosocomiale. Argument choc pour chambre chic, même pas besoin de rajouter de fric. Par exemple, un Clostridium Difficile. C’est très facile. Prenez cinq jours d’antibiotique, de préférence un à spectre large. Et après priez très fort pour que le Clostridium pousse dans votre ventre. Si ça ne marche pas du premier coup, il faut réitérer l’étape antibio spectre large, désolée. On n’a rien sans rien. Ensuite, une fois le Clostri bien installé, prouvé par une petite analyse au labo de ville, vous appelez Micheline. Draguez-la un max. Parlez-lui de son île. De ses vacances. Puis demandez la 932. Si elle n’est pas libre, attendez, souffrez encore un peu. Vous ne voulez QUE la 932.

Voilà, c’est comme ça que j’ai eu la 932. C’était magique. De jour comme de nuit. Regardez-moi cette vue. Tour Eiffel bien sûr, mais aussi les tours Montparnasse et Zamansky de Jussieu, le dôme du Panthéon, les deux tours de Notre-Dame, la pointe de la Sainte-Chapelle, le Centre Pompidou. Je présidais Paris. Du côté des commodités, douche à l’italienne, cuvette des toilettes céramique. Service de chambre irréprochable, verres et couverts pour les convives à la demande. Petit-déjeuner continental inclus. Pension complète. Hublots aux portes pour une ambiance yacht façon River Café. Isolation de très bonne qualité. Donc possibilité de fêtes tous les soirs. Avec un supplément « Docteur je n’arrive pas à dormir » obtention aisée de Rivotril, idéal pour les recettes revisitées du Blue Lagoon, le Rivotril remplaçant très bien le curaçao bleu. S’il fallait émettre un tout petit bémol, il faudrait changer le matelas, parce qu’il est un peu creusé au milieu. Mais bon franchement, 10 étoiles sur 10.

Alors, vous allez où pour vos prochaines vacances ?!

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Le PVC en chambre double

Bon. Elle portait un nom comme dans les Monsieur Madame. Avoir comme voisine Madame Labonne, c’était a priori de bon augure. C’était ma première hospitalisation (on dira « hospit »). J’étais super naïve. Je savais à peine ce que c’était la maladie, alors l’hospit’ encore moins. Madame Labonne était là avec une cirrhose parce qu’il n’y avait plus de place en hépato. Elle me parlait un peu, parfois de choses très savantes. C’était de toute évidence une intello. Elle était arrivée après moi, déboulant en pleine nuit depuis les urgences. Elle avait pris la télé. Ça, ça a été ma première erreur de débutante. Je ne regarde pas trop la télé, je n’aime pas trop le bruit d’une voix en continu. Je préfère lire. Du coup je pensais que dans ce cas, il ne fallait pas prendre la télé. Ô grave erreur ! Parce que Madame Labonne, elle adorait la télé elle… et c’est le premier qui a la télécommande entre les mains qui obtient tous les pouvoirs sur la télé. C’est une sorte de loi de la jungle des hospitalisés. C’est valable même pour les hôpitaux de jour où on est juste en ambu (-latoire). Au mieux on peut essayer de demander de baisser un peu le son. Mais c’est pas toujours gagné. Bref, à l’hôpital, si on n’aime pas la télé, dès que possible on se rue sur la télécommande.

Bon sinon, vous savez déjà que moi, ma maladie, entre autres c’est un problème de pipi-caca (cf. l’article Les toilettes), mais ça ne m’empêche pas d’avoir un trouble maniaque de la propreté. Madame Labonne c’était pas trop pareil. C’était pipi et vomi, plus un peu caca (le fameux PVC du titre), le tout réalisé porte des toilettes ouverte, et même pas dans le trou s’il-vous-plaît, avec une sortie magistrale ensuite cul nu pour regagner son lit. Elle ne nettoyait rien. Clairement la bonne, c’était pas elle. C’était Tatie Danielle à l’hôpital (un film très drôle, tant que vous n’êtes pas dans un périmètre trop proche autour de la Tatie).

Je ne suis pas restée longtemps. Genre trois jours. Mais c’était les trois plus longs jours d’hospit’ de ma vie. Je craignais tous ses passages aux toilettes, je scrutais à travers l’embrasure de la porte pour voir si le crime avait bien été commis comme redouté, et j’allais prévenir le poste de soins pour faire le « ménage ». Une nuit j’ai fait ça trois fois. Je salue bien bas au passage tous les aide-soignants et infirmiers qui n’ont jamais bronché. Je ne salue pas trop la cadre qui n’a pas eu pitié de la jeune petite Manon en formation de maladie chronique, qui suppliait pour un changement de chambre.

Madame Labonne, le personnel a fini par la coucher (le verbe coucher du nom commun couche), l’attacher, la valiumiser. J’aurais écrit cet article en direct avec notre héroïne à côté, à l’époque, il y aurait sûrement eu davantage de colère dans mes propos. Maintenant je repense à Madame Labonne avec une certaine bienveillance. Il y a vraiment quelque chose qui ne devait pas tourner rond chez elle pour qu’elle aime la provoc’ hardcore à ce point. Chaque voisine que j’ai eue après, je compare avec elle. Il y a eu de sacrés numéros. Mais pas aussi crados.

Aujourd’hui, je pense que Madame Labonne n’existe plus. Elle avait le foie de la taille d’une grosse pastèque, elle cachait des bouteilles dans les placards, elle n’était « pas du tout alcoolique ». C’était tendu pour elle. Personne n’est jamais venu la voir. Pourtant elle parlait de son mari, de nombreux amis. Je me dis que peut-être avant la maladie, Madame Labonne n’avait pas été si mauvaise. Elle ne portait peut-être pas si mal son nom. Par contre, juste, dans les Monsieur Madame, en respectant la syntaxe, ça aurait été « Madame Bonne ».

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Le jeu de la biscotte

Bon. C’est un sacré souvenir. J’étais hospitalisée depuis une dizaine de jours. J’avais pas grand chose « dans mon agenda », j’étais sous surveillance. Je m’étais habituée à la routine toutes les trois heures : « Madame Leroux, tension température ». Lisez la routine avec l’accent antillais. Les antillais sont les soleils des Hôpitaux de Paris. De la bouche de l’un d’entre eux, le créole est la seconde langue officielle de l’AP (Assistance Publique – Hôpitaux de Paris). Et tous les matins : « Madame Leroux bonjour, thé ou café pain ou biscottes » (pareil lisez avec l’accent antillais).

Ce matin-là, vers huit heures, après qu’il y a eu le défilé des bilans (sanguins), du changement de draps, du lavage de sol, du traitement du matin, c’est Loïc qui pousse ma porte et hèle depuis le couloir : « Madame Leroux bonjour, thé ou café ». Et puis plus rien. Pas : « pain ou biscottes ». Alors moi, timidement : « thé et…biscottes ? ». Et Loïc de répondre : « Thé ok, mais biscottes non, elles n’ont pas été prescrites ». Vous avez bien lu. Les biscottes n’ont pas été prescrites. Sérieux ?! En fait on sert à quoi nous les chimistes à inventer des molécules ? La médecine c’est de l’épicerie ou bien ? Pardon, c’est que sur le coup, j’étais super énervée, moi le matin j’ai faim !

Finalement Loïc qui était gentil et passionné et patient et délicat et choqué que je sois privée de biscottes, était aller plaider ma cause auprès du médecin. Et j’avais eu mes biscottes (comme vous voyez sur la photo), même double ration. Maintenant je sais que pouvoir manger des biscottes, c’est précieux. Chaque fois que j’en entame une, je cligne des yeux, je pense à Loïc, au médecin qui a prescrit en urgence, au beurre fondant parce qu’il faisait chaud, à la confiture bien sucrée. C’est ma madeleine de Proust.

 

PS : Se délecter toujours avec ce passage de Du côté de chez Swann, de Marcel Proust :
« Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile de toute œuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; »
Edit : Un lecteur me fait pertinemment remarquer qu’il est probable que la madeleine de Proust ait parfois été une biscotte, selon ce que tante Léonie avait dans son placard. Merci à ce lecteur érudit ! -> lien Huffington Post
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