Le certificat médical

Bon. Un jour j’ai fait un truc pas bien. Enfin c’était comme une expérience. J’avais besoin, comme tout le monde en septembre, d’un certificat médical pour faire une compétition. Je ne pratiquais plus trop à cause de la maladie, donc pas d’entraînement, compétition encore moins, mais j’avais l’occasion de m’inscrire à une petite compétition comme au bon vieux temps. Ce temps où j’étais pas malade. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur le sport avant et après le handicap c’est là. Pour ceux qui n’ont pas compris que j’étais malade, faut lire le reste du blog.

Le sujet ici c’est aussi beaucoup la maladie invisible. Le « handicap invisible » on dit, plus généralement. Les gens pensent souvent que « un malade » ça se voit. Ben non. La douleur ne se voit pas, par exemple. Un organe qui déconne sévère, ça ne se voit pas forcément. Alors OK si on est aux portes de la mort, y a moyen éventuellement de voir quelque chose. Comme une intense maigreur. Ou une pâleur cadavéreuse. Mais sinon pas forcément.

Une fois dans les transports en commun, je sortais de l’hôpital. J’avais eu une AG en ambu. On sort quand même un peu KO de ces journées-là même si on n’a pas fait grand chose à part dormir. J’étais assise dans le bus donc. Un monsieur âgé sans AG (il n’était pas accompagné) est entré avec une canne. Le conducteur a démarré brusquement sans que le monsieur âgé ait eu le temps de réaliser qu’il était dans le bus et qu’il fallait ou tenir la barre ou s’asseoir (classique conducteur de bus parisien ça, j’ai jamais compris puisque 80% de la clientèle semble être âgée, le gars devrait s’adapter, mais bon). Du coup le monsieur âgé s’est déséquilibré, m’est tombé dessus, du monde s’est précipité pour l’aider, et une gentille dame de dire : « La jeune fille va vous laisser la place ». La jeune fille a pas osé dire qu’elle sortait de l’hôpital. Une autre fois dans le métro, une dame l’air clairement hagard me colle sous le nez sa carte de priorité sans rien dire en mode « Dégage je suis handicapée ». J’ai pas osé dégainer la mienne en mode « Moi aussi nananèreu ». Bref, parfois le malade, il n’a PAS l’air malade.

Du coup, plutôt que de subir le fait d’avoir un handicap invisible, un jour donc je me suis autorisée un petit kif. Je suis allée chez le médecin pour un certificat médical. Je vous épargne mon CV médical. Je savais très bien que je ne devais pas faire cette compétition parce j’ai plein de problèmes qui contre-indiquent formellement la pratique d’un sport comme l’équitation, d’autant plus en compétition. Je n’ai pas le corps pour le certificat. Plein de médecins me l’ont dit. J’ai compris. Mais bon. Je m’étais faite piquer ma place deux fois dans les transports ; fallait bien prendre sa revanche. Alors j’ai soigneusement choisi un médecin G chez qui je n’étais jamais allée…

Lui : « Alors comment ça va ? »
Moi : « Très bien Docteur, merci. Je viens juste pour un certificat ».
Lui : « Vous avez des antécédents ? »
Moi : « Aucun. »
Lui, souriant, bienveillant : « Bien sûr, vous êtes jeune. »
Moi, souriante, amusée : « Naturellement. »
Lui : « Je vais quand même vous examiner. »

Mince. J’avais prévu la ventoline cortisonée avant la consult’ pour les classiques 20 flexions au cas où, mais j’avais pas prévu l’examen. Le Doc’ m’a fait une totale. J’avais l’impression que mon nez poussait au fur et à mesure de la consult’ et qu’il le voyait et qu’il cherchait à me démasquer. Il m’a fait le coup de l’électrocardiogramme même. Pas fréquent ça. Heureusement j’ai l’organe noble en pleine santé. Il a voulu regarder le ventre. D’où on regarde le ventre pour un certificat médical ? C’était sûr mon nez poussait. J’ai des petites cicatrices d’opérations passées sur le ventre. J’ai cru que c’était fini pour moi. J’ai fait la nana pudique. Genre qui montre qu’un tout petit peu de peau. Genre qui va jamais chez le médecin. Et qui du coup sait pas comment le médecin veut qu’on lui montre son ventre. Et ouf. Il a pas vu les cicatrices. Il était un peu âgé, il avait des lunettes sales, c’est peut-être aussi ce qui m’a aidée. On a fini l’examen, on s’est rassit face à face au bureau. J’avais gagné. J’attendais le verdict avec impatience. Et le certificat.

Vous avez remarqué à quel point la parole d’un médecin peut avoir de la valeur ? Je veux dire, quand il dit « C’est un cancer », quand il dit « La maladie est là », quand il dit « C’est la fin » ou même quand il dit « C’est guéri ». Tout ça c’est fort. Je m’imagine les médecins dans ces situations péremptoires comme des philosophes de la Grèce antique, s’adresser à vous depuis leur acropole, en toge, nus sous leur toge (je sais pas pourquoi nus), s’adresser à vous fort et distinctement, pour sentencer. Un peu comme la statue de la liberté de la photo. Moi là, donc, à la fin de cette fake consultation où j’avais fait que mentir, le Médecin a déclaré promptement, pompeusement, fièrement, certifiant :

« Félicitations jeune fille, vous êtes en pleine santé. »

Voilà. Il l’avait dit. J’étais en pleine santé. Je repense souvent à ce médecin. Parfois ma conscience me dit que quand même ça n’était pas possible d’avoir eu un nez aussi long. Sa responsabilité pour mon certificat, la confiance qu’il m’avait faite, etc. Mais il l’avait dit. J’étais en pleine santé.

PS : le nez qui pousse c’est bien sûr dans Le avventure di Pinocchio, de Carlo Collodi.

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