Le jeu de la biscotte

Bon. C’est un sacré souvenir. J’étais hospitalisée depuis une dizaine de jours. J’avais pas grand chose « dans mon agenda », j’étais sous surveillance. Je m’étais habituée à la routine toutes les trois heures : « Madame Leroux, tension température ». Lisez la routine avec l’accent antillais. Les antillais sont les soleils des Hôpitaux de Paris. De la bouche de l’un d’entre eux, le créole est la seconde langue officielle de l’AP (Assistance Publique – Hôpitaux de Paris). Et tous les matins : « Madame Leroux bonjour, thé ou café pain ou biscottes » (pareil lisez avec l’accent antillais).

Ce matin-là, vers huit heures, après qu’il y a eu le défilé des bilans (sanguins), du changement de draps, du lavage de sol, du traitement du matin, c’est Loïc qui pousse ma porte et hèle depuis le couloir : « Madame Leroux bonjour, thé ou café ». Et puis plus rien. Pas : « pain ou biscottes ». Alors moi, timidement : « thé et…biscottes ? ». Et Loïc de répondre : « Thé ok, mais biscottes non, elles n’ont pas été prescrites ». Vous avez bien lu. Les biscottes n’ont pas été prescrites. Sérieux ?! En fait on sert à quoi nous les chimistes à inventer des molécules ? La médecine c’est de l’épicerie ou bien ? Pardon, c’est que sur le coup, j’étais super énervée, moi le matin j’ai faim !

Finalement Loïc qui était gentil et passionné et patient et délicat et choqué que je sois privée de biscottes, était aller plaider ma cause auprès du médecin. Et j’avais eu mes biscottes (comme vous voyez sur la photo), même double ration. Maintenant je sais que pouvoir manger des biscottes, c’est précieux. Chaque fois que j’en entame une, je cligne des yeux, je pense à Loïc, au médecin qui a prescrit en urgence, au beurre fondant parce qu’il faisait chaud, à la confiture bien sucrée. C’est ma madeleine de Proust.

 

PS : Se délecter toujours avec ce passage de Du côté de chez Swann, de Marcel Proust :
« Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile de toute œuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; »
Edit : Un lecteur me fait pertinemment remarquer qu’il est probable que la madeleine de Proust ait parfois été une biscotte, selon ce que tante Léonie avait dans son placard. Merci à ce lecteur érudit ! -> lien Huffington Post
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