Le cœur du con

Bon. Aujourd’hui j’ai fait un truc que certains vont peut-être trouver mal. Je n’ai rien voulu faire de mal ; je n’ai voulu faire de mal à personne. Aujourd’hui je déménage.

Aujourd’hui, c’était avec un voisin de mon immeuble parisien, à qui je n’avais jamais fait de mal, mais qui lui faisait souvent du mal aux autres. Moi je l’avais vu une fois, je l’avais même trouvé sympa. Et voilà qu’aujourd’hui, il est venu s’en prendre à moi, à moi et mes quatre hommes, moi fragilisée et mes quatre hommes dévoués, pour m’aider à charger mon logement, pour m’aider à vivre, d’après le Docteur, dans un monde meilleur.

Le meilleur de mes déménageurs avait chargé les planches dans l’ascenseur, à la manière d’un artiste – il aurait voulu être un artiiiiiste – Il était un gamer de Tetris. Le bois filait et glissait entre ses mains, allait atterrir en délicatesse au sol, soutenu par un pied, pendant qu’un autre bras attrapait une autre planche… quelle grâce ; j’étais au cirque ou à l’Opéra devant un ballet contemporain. Il avait un beau corps fort. Un peu de gras certes, le gras du bon vivant. J’aurais voulu être le médecin de ce gars. Pour percer le secret d’un corps pareil. Curieuse comme vous me connaissez, je lui ai posé des questions médicales de base. Depuis combien de temps il faisait ça ? 20 ans. S’il avait eu des blessures ? Jamais. Pas la moindre tendinite. Allez au moins un petit mal de dos ? Parfois le soir exceptionnellement mais le lendemain plus rien. Waouuuu. Je voulais ce gros corps solide. L’effort ruisselait sur son visage mais il n’était pas essoufflé. Il était souple, puissant, précis, et jamais malade. Devant tant de pertes et perles hydriques visibles sur sa peau, j’ai proposé de boire de l’eau, il m’a dit non merci. Je lui ai proposé les toilettes. Non plus. Je n’ai pas trouvé la faille dans ce corps. Avouez lecteurs qui bossez à la Sécurité Sociale que vous aussi vous rêvez de ce type !

Et puis dans toute cette admiration sur Damien, il y a eu l’intrusion de Filipo. Filipo le con de voisin. Un businessman en blues sûrement, qui aurait aussi sûrement voulu être un artiiiiste, et qui aurait mieux fait de porter un peu la blouse. Filipo a voulu utiliser l’ascenseur plein de planches artistiquement juxtaposées par Damien, enlacées dans des couvertures douces et chaudes. Ben oui, Filipo il paye les charges de copro (pas -culture les gastroentérologues), donc quand il VEUT prendre l’ascenseur, il PEUT le faire. Alors il a saccagé sans pitié le travail de mon artiste. Il a tout sorti de l’ascenseur. Comme un sauvage. Il a posé les planches sur un sol sale et humide. Il a rayé un miroir contre le mur. Filipo n’aurait jamais pu être un artiste. Il mettait du temps à faire son chapardage.

Malin le Damien a vite senti l’embrouille et est descendu voir la magouille. Filippo pris la main dans le sac, le sac du mépris, de l’impolitesse, de l’égoïsme, du moche, n’arrivait plus à sortir sa main tellement il était coupable. Alors il a insulté le corps de Damien. Traité de colosse, de molosse. Filipo lui, frêle et grêle et gras mais sans grâce, payait ses charges sans élégance.

Damien est venu me relater les faits, puisque c’était moi la patronne dans l’affaire ; c’était moi la mandataire. Damien m’a dit qu’il s’était « retenu de lui casser la gueule parce qu’il y avait ses enfants ». Ah le miracle des enfants. Alors je me suis dit que ça n’allait pas se passer comme ça. Ce con bien connu allait enfin prendre sa leçon.

J’ai lissé mon visage, j’ai pris mon plus grand sourire polissé pas policé, j’ai pris un de mes hommes à qui j’ai demandé de garder le silence et de seulement frapper à la porte. Évidemment le con était aussi bien connu pour être misogyne, alors une femme + un homme c’était mieux. Mais je voulais que ce soit la femme qui parle. Mon homme a frappé tel un policier qui frappe quand il y a le feu à votre immeuble. Je ne vous le souhaite pas, d’entendre un jour ce coup de frappe sur la porte. Mais là, c’était déjà drôle. Le lâche a davantage peur de la frappe que du feu, alors il a pris le temps de regarder par le petit trou de sa porte. Il a vu une femme, il a ouvert, finalement il n’y a vu que du feu.

« Très cher Monsieur, je suis venue m’excuser de vous avoir dérangé en utilisant l’ascenseur pour mon déménagement. »

Le con était désarçonné. Lui qui avait défoncé mes planches délicates s’attendait sûrement à la guerre. Il fantasmait que j’étais venue me battre comme une femme, que je voudrais lui tirer les cheveux, et qu’il serait sûr de gagner parce qu’il était déjà chauve. Il était plus fort sur le terrain de la bêtise. Mais moi je voulais le rendre intelligent ce con. On a parlé. Il m’a un peu écoutée, je l’ai un peu écouté. Il tenait beaucoup à ce que je comprenne le contexte, son « contexte ». Il fallait contextualiser sa vie difficile avec ses enfants, sa vie chargée de businessman en blues qui rentre tard le soir et qui veut utiliser l’ascenseur, pendant que moi je ne faisais rien de mes journées à part le déranger.

Voilà c’était trop tentant. Elle était là l’occasion rêvée. Il fallait faire un coming out. Il fallait lâcher du lourd. Il fallait que ce con comprenne qu’il n’y avait pas que son con-texte dans la vie, mais qu’il y avait aussi celui des autres. Celui de Damien qui travaille bien pour trois fois rien. Et le mien qui paye Damien avec mes miettes de pain. Quand je fais un coming out propre, mes maladies rares sont longues et compliquées à expliquer, personne ne connaît leur petit nom alors j’insiste sur les conséquences. Personne ne comprend bien la gravité, alors je dis que oui ça peut être la mort bientôt. On ne sait pas quand, mais oui elle peut frapper un jour à votre porte comme un policier parce qu’il y a le feu à votre immeuble. Rassurez-vous lecteurs, pour l’instant les médecins et moi, on essaye de contenir le feu. Bon bref voilà, mon contexte à moi, il est compliqué, et je sentais que face à ce con, je n’avais pas droit à beaucoup de texte. Il fallait parler vite et bien.

J’ai remarqué qu’il y a en gros deux trucs qui clouent le bec à quasi tout le monde : le fauteuil roulant et le cancer. Je n’ai pas de fauteuil, et ça se voit. Je n’ai pas non plus de cancer, mais ça ne se voit pas. Je sais bien ce que c’est que le cancer cependant. Il m’a déjà enlevé beaucoup d’être aimés. Avec mes médicaments immunosuppresseurs dont les docteurs et moi on abuse, il me menace aussi, on le sait. Alors, pensant à tous ces êtres aimés, à tous ceux qui se battent contre des maladies plus ou moins méchantes mais toujours chiantes, j’ai dit : « Cher Monsieur, si on contextualisait tout, je vous parlerais aussi de mon cancer. »

Je fantasmais ce faux-vrai coming out depuis longtemps. Pour voir. J’avais laissé tomber une grosse pomme de Newton sur sa tête et l’expérience avait fonctionné.

Le con a pâlit direct. Il a baissé les yeux. Pour la première fois de toute notre houleuse conversation. Il s’est senti con je crois. Je lui ai dis que j’avais encore beaucoup à faire et sur ce coming out je suis partie comme un prince. Il ne m’a pas claqué la porte au nez. Il ne m’a pas souhaité bon courage, il s’est encore moins excusé de quoi que ce soit. Ni de sa bêtise ni de sa connerie ni de ma maladie.

Mais en tout cas voilà, moi je sentais que j’avais gagné. Le cancer l’avait prouvé en moins d’une seconde : le con cachait un cœur.

La maladie a ses pouvoirs que la raison et le cœur ignorent.

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